samedi 27 février 2010

Floraison printanière

Scène typique des samedis au matin, enfin vers midi et des poussières, en zone urbaine (autant dire à Paris) dès que le froid hivernal commence à céder la place à une vague tiédeur qui laisse envisager la possibilité que - peut-être, d'ici un ou deux mois, avec de la chance, si les dérèglement climatiques ne continuent pas à nous pomper l'air - la douceur reviendra et avec elle l'envie de se lever plus tôt pour profiter d'un rayon de soleil en prenant son café dehors.

Le mois de février touche à sa fin, et, sensible au calendrier comme peu, la hyène urbaine, autrement surnommée working girl, célibattante et autres qualificatifs restrictifs mais ô combien employés dans les magazines féminins qui ont pignon sur rue et qui font la pluie et le beau temps sur le nombre d'orgasme auquel la femme a droit, le nombre de calories qu'elle ne doit jamais dépasser et la longueur de sa jupe au-dessus du genou - ou en dessous de la hanche, c'est selon - la hyène urbaine donc, est sensible aux variations calendaires.

Elle n'a pas le regard dans le vague et a déjà noté que les portants des boutiques voisines avaient remplacé, en dépit des traces de givre persistantes, le tweed par l'organdi, le cachemire par le coton peigné, le goretex par la tulle. Elle sait, en son for intérieur, que les beaux jours arrivent, d'ailleurs n'est ce pas écrit en toutes lettres au fronton des Cosba et Bimo, Marie-Chantal et Claire-Marie (avec le nombre de kilos à perdre pour entrer dans un maillot dont le prix affiché - en toute amitié et sans intérêt commercial envers la marque - est inversement proportionnel à la quantité d'étoffe employée)?

Son rituel matinal - d'aucuns, des mauvaises langues forcément, jugeront bien entendu que midi passé fait entrer dans un créneau horaire qui ne relève pas de la matinée - du samedi, jour béni entre les dieux s'il en est, va donc se modifier. A l'heure où, quelques jours auparavant, elle se roulait encore avec délices dans la chaleur de son lit douillet en profitant pleinement de l'absence de sonnerie du réveil, elle décide soudainement qu'elle a une foule de choses à faire. En gros, une demi-douzaine de coups de fil urgents à passer à sa meute.

La hyène, en bon animal social, prend toujours la peine de croiser son emploi du temps avec celui de ses compagnes de meute, dans l'éventualité où elle aurait mal noté un rendez-vous pour un film ou un déjeuner dans son agenda électronique intégré - dont la réticence à enregistrer les rendez-vous à la bonne date et à l'heure idoine n'est pas sans faire lever le sourcil au vu de l'investissement financier qu'a représenté l'acquisition du support matériel intégrant ledit agenda - , dans l'hypothèse où un plan se dessinerait pour le week-end, enfin pour mettre à jour la base de données des informations fondamentales sur le Quiafaitquoi? Quiaéténomméoù? Quigagneplusquemoialorsquec'estunetanche? et j'en passe (dans les milieux corpo on appelle cela l'art du reporting).

Pour ce faire, elle a bien évidemment choisi d'utiliser son téléphone du XXIe siècle dont pas une techno-hyène ne saurait se passer, reconnaissable entre tous à la couleur neutre de son kit mains libres à double écouteur et micro discret, à la variété chromatique de son écran tactile équipé de multiples applications inutiles mais tellement indispensables (paper toss, ou l'art de balancer du bout du doigt des boulettes de papier dans une corbeille virtuelle, est une application culte chez les hyènes qui ont des patrons ou des collaborateurs atteints de réunionnite, si tant est que l'on est capable de retenir ses cris de joie lorsqu'on explose son score personnel) et dont le design s'adapte on ne peut mieux à tous les sacs à main qui hantent ses placards (merci à la société Pomme d'avoir pensé à cela).

Et c'est ainsi que - dès que février commence à ressembler au passé, les samedis matins, au lendemain de soirées passées à siffler des mojitos en séances d'afterwork/défouloirs ou à piquer du nez devant une série TV dont on ne connaîtra jamais le dénouement - aux terrasses et balcons parisiens fleurissent non seulement narcisses et jonquilles, mais aussi nombre de trentenaires en fleur, arborant nuisette, peignoir de soie ou autres accessoires de fin de nuit, le cheveu en bataille et l'oeil encore brumeux de rêves à peine clos, qui ont toutes en commun la présence d'écouteurs filaires blancs à leurs oreilles.

mardi 19 janvier 2010

Eritis sicut dii

(vous serez comme des dieux)


Je lisais hier un ouvrage plutôt sympathique sur le roman policier historique, ses origines, ses raisons d'être et les motifs concourant à son succès grandissant. Une réflexion à propos de ce dernier thème m'a interpellée finalement bien plus aisément que ne l'eût fait un article de philosophie...

Comment s'expliquer ce brusque retour de flamme envers les choses du passé, qui ne va pas sans s'accompagner d'un soudain désamour pour l'anticipation ou la science-fiction, genres ayant eu leurs heures de gloire non seulement dans les trois premiers quarts du XXe siècle mais plus encore aux siècles précédents (je me réfère ici aussi bien au voyage dans la lune du vrai Cyrano qu' aux romans d'aventure de Jules Verne, en passant par Orwell, Huxley, Herbert, Asimov, Bradbury et j'en passe)?

Un des auteurs de l'ouvrage, mais aussi certains des auteurs de roman interrogés dans celui-ci, semblaient y discerner une fuite de ce que réservait le futur, de la notion même de futur, en y opposant le goût prononcé et renouvelé pour l'anticipation en littérature et autres vecteurs fictionnels qu'avaient pu connaître nos grands-parents.

Cette fuite trouverait cette origine dans le doute que nous ressentons à l'égard de tout, sentiment très répandu à notre époque tant nous sommes écorchés par les rebondissements négatifs de l'existence. Mais ce doute, a-t-il d'autres sources qu'un sentiment de désappointement face aux promesses de l'aube non tenues par nos journées?

Peut-être qu'à force d'imaginer l'an 2000 comme quelque chose de merveilleux, un nouvel âge d'or ouvrant à l'infini le champ des possibles, qu'en y projetant des visions fantasmées d'un mieux-vivre emprunt de technologies révolutionnaires et reprenant à son compte les rêves de nos ancêtres (le voyage démocratisé dans la lune de Cyrano ou de Verne n'est certainement pas pour demain), nous avons usé notre jouet...

L'an 2000 fut donc l'âge de la Grande Déception.

Aucune avancée technologique majeure marquant une réelle rupture avec les temps d'avant...

De peur d'être de nouveau déçus en rêvant notre avenir, sans doute préférons-nous le réconfort d'un passé toujours vu comme un âge d'or - réflexe si humain - et offrant la sécurité d'un monde établi et connu, tout en gardant sa part de mystères aux yeux du plus grand nombre.

Nous ne sommes pas si lâches face à l'avenir que volontairement oublieux du courage dont il est nécessaire de se doter pour imaginer, envisager et attendre l'avenir. Et j'omets le courage qu'il nous faudra nécessairement pour le vivre.

Mais... où est donc le robot sensé m'apporter ma tasse de café à la température idoine? Fichu XXIe siècle, tout de même...

samedi 14 novembre 2009

April in Paris

Pour hâter le retour du printemps, arôme de papier froissé, deux pages restées collées par hasard... ou pas.

Ca y est, les jours s'allongent et les ombres avec elles, voici venu le temps où l'on aime flâner, on se plaît à chercher l'aile d'une hirondelle, et l'on passe des heures aux terrasses des cafés.

C'est à ces moments-là que les jupes fleurissent, que les jambes des filles attirent les regards, il y a dans l'air du soir des mots doux qui frémissent, il n'y a plus de matins brouillés aux yeux hagards.

Tout paraît si léger et tout devient possible, on se prend à rêver, parfois à espérer; on attend tout d'un rien, tout nous semble accessible; un rien devient un jeu, une raison d'exulter.

Il ne faut parfois pas plus qu'un regard croisé pour se sentir soudain devenir roi du monde. C'est l'heure des frôlements, des gestes échangés, la valse hésitation, l'impitoyable ronde.

Dans l'air du soir frémissent des mollets dénudés, des épaules encore blêmes, des joues qui se rosissent. Le vent qui s'était tu fait soudain s'envoler la longue robe brune d'une blonde inconnue.

Instantané fugace d'une jambe exposée, un souffle de désir a envahi la rue. Et dans les yeux mi-clos des mâles aux aguets, les envies d'être sage tout à coup pâlissent.

Allegro ma non troppo

Je ne peux en aucun cas prétendre connaître la musique russe - il serait d'ailleurs présomptueux de ma part de prétendre connaître réellement quelque musique que ce fût, mon éducation n'ayant compris ni la pratique du moindre instrument, ni l'apprentissage du solfège - et encore moins des compositeurs tels que Rachmaninov, qui sont entrés très tardivement dans ma vie.

Quelle ne fut pas ma surprise dès lors de découvrir que l'un des concertos pour piano dudit compositeur (le n°18 en do mineur pour être précise) n'était autre que la base d'une rengaine sirupeuse datant des années 70 et remise au goût du jour par une de ces chanteuses qui font les choux gras des casinos de Vegas.

Double choc: mon inculture musicale en premier lieu, car je n'avais jamais entendu ce concerto, qui semble pourtant être l'un des plus célèbres de Rachmaninov, et ensuite devant l'audace d'un individu qui ne s'est pas foulé pour obtenir un morceau de ceux qui squattent la tête des charts pendant des semaines.

Renseignements pris, il apparaît que ledit personnage pensait (en toute bonne foi?) que la composition du Russe était tombée dans le domaine public.

Il peut sembler inutile de s'émouvoir, tout le monde a aux oreilles les accents d'un Gainsbourg reprenant Chopin, Brahms ou Dvořák entre autres.

Mais le rapport de Gainsbourg a cette musique semble diamétralement différent, ne choque pas, apparaît plus comme un clin d'oeil aux mélomanes de la part d'un fou de musique.

Est ce une forme d'anti-américanisme primaire que d'intenter ainsi une forme de procès en détournement sous prétexte que celui qui a réinvesti Rachmaninov est plus connu pour avoir écrit des morceaux sur la B.O. de Dirty Dancing que pour avoir laissé un véritable patrimoine musical en héritage?

C'est toujours possible...

La musique est un champ de possibles où les reprises et les emprunts sont légion. Un compositeur comme Mozart, dont la mémoire musicale est confondante - et il suffit pour cela de se remémorer l'anecdote du Miserere d'Allegri, entièrement retranscrit à l'issue d'une seule écoute et sans opportunité de prendre une note - a pu subir des influences multiples sans en être forcément conscient. Et il arrive parfois qu'à l'écoute de son oeuvre on se prenne à noter des similitudes avec tel ou tel passage d'un compositeur antérieur.

Peut-être est-ce aussi une des raisons pour lesquels nous naviguons tous sans trop de roulis entre les diverses époques qui ont marqué l'histoire de la musique, car dans chacune d'elle on décèle un accent, un bouquet de notes ou d'harmoniques dont la familiarité même lointaine rend soudain notre oreille plus réceptive.

Je me suis éloignée sans le vouloir de la musique russe, et chemin faisant, suis repartie m'égarer le long des chemins bordés de Köchel, de basse continue, d'aria da capo.

J'ai sans doute besoin d'un peu plus de temps pour pénétrer mieux la quintessence d'une âme slave que je trouve bien plus facilement dans la littérature, et avec grand plaisir.

Mais une oreille ne s'éduque qu'avec le temps, et je compte bien le prendre.

dimanche 20 septembre 2009

Bon anniversaire

Dans une semaine - samedi pour être plus précise - c'est l'anniversaire de C..., ma meilleure amie.

Oui, je sais, d'aucuns trouveront niais l'emploi de cette expression dans la bouche ou sous les doigts de quelqu'un qui a dépassé la ligne des 35 ans.

Il s'agit pourtant de la seule expression convenable, idoine, appropriée et ancrée dans la réalité. Ma (à moi, pas à mes voisins) meilleure (parce qu'à un niveau supérieur il n'y a personne) amie (ah qu'est ce que l'amitié, j'y reviendrai, mais c'est diablement plus difficile à trouver et à entretenir que l'amour au sein d'un couple, en un sens).

Au-delà de son anniver
saire (elle atteint l'âge vénérable de 37 ans, et ce avec une silhouette de gazelle et un minois de jeune fille; saluons l'exploit, même avec envie), il y a aussi matière à célébrer le moment de notre rencontre. Nous nous sommes, en effet, connues sur les bancs de l'école primaire bien que n'ayant jamais partagé la même classe.

Le mois de septembre est donc évocateur du moment où nous nous sommes parlé pour la première
fois. Par une suite de hasards malencontreux (plus de place en atelier cuisine pour elle et pas de choix pour moi qui étais absente le jour de la sélection) nous nous retrouvâmes dans l'atelier broderie des activités manuelles du vendredi après-midi.

La broderie...


Il suffit de dire que C... préfère de loin le fil de plomb des vitraillistes voire le fil à plomb des bâtisseurs à tout autre type de fil...
Quant à moi, j'ai démontré depuis que le maniement de l'aiguille ne ferait jamais partie de mes possibles talents (dans le cas contraire, les boutons que je recouds à grand-peine garderaient une position stable plus d'une semaine, je pen
se).

Bref, n
ous peinâmes (enfin je peinai, elle a le privilège d'être si habile de ses mains que même le point de tige lui était facile) sur un napperon floral du meilleur goût. Ah oui, il s'agissait là de véritable broderie, pas de tapisserie sur canevas pré-coloré...

Il convient là encore de préciser que nous fréquentions à l'époque une école républicaine et laïque au sein de la
quelle on eût pu penser que la vision de l'éducation des jeunes filles ne gardait plus trace de ce que Colette en décrit dans Claudine à l'école...
A nous imaginer sagement pe
nchée sur notre toile bardée de pointillés, on eût pu croire que planait sur nous l'ombre de quelque bonne soeur bienveillante.

Eh bien non!


A ma grande honte, et bien que plus de vingt cinq ans aient égréné leurs gouttes à la clepsydre du temps, je suis parfois, à l'occasion d'un déménagement ou autre mouvement de boîtes de rangement, confrontée à la visio
n de ce trésor archéologique que C..., conservatrice ès objets en tous genres, a précieusement conservé. Nous nous amusons en voyant la netteté avec laquelle se remarque la différence de jeté de point entre sa main (sûre et rigoureuse) et la mienne (brouillonne et pas du tout concernée).

Mais il m'est impossible de médire de cette broderie ou de cet atelier puisque sans eux je n'eusse jamais eu la chance de rencontrer puis de me lier d'amitié avec C... .

De fil en aiguille justement, elle m'invita chez elle pour me montrer une tapisserie que sa m
ère avait dans son cabinet de curiosités, euh, son salon. A partir de là, nous partageâmes une infinité de choses.

Nourries comme nous l'étions par l'esprit d'ouverture de nos parents, nous avions un terrain de jeu à l'échelle d'un monde, toute découverte nous était permise voire encouragée.

Elle jouait du violon déjà à l'époque, moi j'écoutais en reprenant sans technique mais avec conviction des airs d'opéra. Nous explorâmes donc les discothèques familiales avec attention, nous émouvant d'un Dido & Aeneas de Purcell, attentives à un concierto d'Aranjuez de Rodrigo, tentant de nos voix encore juvéniles de grimper à l'assaut des notes ve
rtigineuses de Der Hölle Rache, battant la mesure sur Paco de Lucia et son Entre dos aguas au point que la K7 a dû se démagnétiser.

Certains moment restent gravés plus que d'autres, comme le battement de son pied pour garder la mesure du Kanon in D de Pachelbel qu'elle déchiffrait, comme une série de fous rires pris sur un morceau bien particulier de Tom Waits, comme notre façon d'enchaîner à toute vitesse les répliques entrecroisées d'Armande et d'Henriette dans les Femmes savantes, comme nos tentatives de compréhension des notes de bas de page de Bruno Bettelheim dans sa Psychanalyse des contes de fées - mais peut être étions nous encore trop jeunes pour saisir les subtilités du monde psychanalytique, en tous les
cas cela nous démontra magistralement qu'en littérature les degrés d'interprétation ne manquaient pas et qu'il ne fallait jamais rien prendre pour acquis.

Nous n'eûmes pas que des bons moments, mais les mauvais relèvent de l'intime, leur présence est importante aussi pour cimenter une amitié.

Il semble rare, presque une forme de privilège, de savoir les partager tout en conservant une certaine forme de pudeur, et peut être est-ce cela qui nous rapproche encore. Nous nous connaissons à demi-mot, nous nous lisons à livre ouvert, mais nous avons encore énormément à apprendre l'une de l'autre, à échanger sans compétition ni surenchère, nous comprenant parfois d'un simple regard qui peut nous faire éclater de rire à la surp
rise des gens présents.

Peut être est ce cela tout simplement l'amitié ?

Une forme supérieure de compréhension, une acceptation de l'autre en dépit, peut être même grâce à ses différences d'opinion, un socle commun de valeurs et d'éducation qui font que l'on partage un même langage comportemental, une même syntaxe affective, un même lexique social, des a
ffinités qui se croisent, qui se développent, qui évoluent avec le temps, l'envie de se faire découvrir des choses que l'on a aimées ou de confronter à l'autre des choses que l'on a détestées.

C'est aussi accepter ce que l'on pourrait prendre pour des erreurs, tout en se refusant à réellement porter un jugement, quitte à prendre sur soi, car, qu'est-ce qui importe le plus ? Avoir raison sur des fondements souvent incomplets (car on ne vit que sa vie, jamais celle des au
tres après tout) ou accepter de se rendre compte que l'on a tort en partie mais en privilégiant un lien rare?

On a beau dire, seule une véritable amitié sait s'inscrire dans la durée et ce, sans les recours parfois faciles que l'on use pour aplanir les difficultés de couples.

J'ai partagé avec C... quatre fois plus de temps de vie qu'avec l'homme que j'avais épousé...

C'est dire.


Alors bon anniversaire, toi ma meilleure amie que j'aime de tout mon coeur, en attendant de lever mon verre aux années qu'il nous reste à partager...

(et comme dirait ton fils : "Tsin Tsin!")



jeudi 4 juin 2009

Nell’ora del dolore

Je n'ai jamais aimé l'opéra Bastille, pas par un snobisme effréné envers l'architecture contemporaine, non, mais parce que je me trouve chaque fois confrontée au même problème d'acoustique...

Sur les envolées de l'orchestre, une sorte de mur semble s'élever parfois et couvre - et c'est bien dommage - les voix notamment du choeur.

Il est donc heureux que la Tosca ne soit pas un opéra trop submergé de ces grands moments choraux, nonobstant, je persiste et signe puisque mon plaisir en a tout de même été un peu gâché au premier acte.

Passons...


A cheval donné on ne regarde pas les dents, et je pouvais déjà m'estimer heureuse de disposer d'une excellente place de parterre alors que cet oeuvre se donne à guichets fermés, paraît-il. Et puis, cela faisait bien longtemps que je n'avais pas vécu le frisson d'une voix en direct...

Autant dire que je guettais mon "e lucevan le stelle" en piaffant...


La mise en scène, et ses décors volontairement sobres mais judicieux, me surprit agréablement (si l'on excepte les premiers instant du dernier acte, sur lesquels je m'interroge encore, peut être devrais je revoir le livret de plus près, après tout), avec un parti pris de modernité me négligeant pas pour autant le clin d'oeil vers un univers que l'on imagine volontiers baroque - non pas d'anachronisme ici, je me réfère à une profusion de tentures et dorures comme on les privilégiait à la grande époque - en contournant habilement le piège si facile de la surcharge.


Je ne connaissais évidemment aucun des interprètes - puisque cela fait bien longtemps que je ne fréquente plus les salles - mais l'annonce du remplacement au pied levé de l'interprète du soir de Mario (initialement A. Antonenko) par un sieur Agafonov pouvait laisser présager le meilleur... ou pas.


Il ne manquait pas de bonne volonté et d'envie de bien faire, comme on peut l'imaginer, et puis la critique pour être aisée, n'en retire pour autant aucun mérite à celui qui dispose d'une maîtrise technique que l'on n'effleurera jamais. Il manquait toutefois ce je ne sais quoi qui décolle pratiquement du siège, qui donne la chair de poule, qui fait trembler... Et s'il s'en tira plus qu'honorablement, il faut tout de même le dire, en dépit de l'épidémie tussive qui semblait avoir gagné la salle à maintes reprises (la grippe A déjà???), il resta toutefois en-deçà de la force dramatique de son rôle de sacrifié au coeur si grand. Et puis, il faut bien l'avouer, après Placido... qui saura encore faire scintiller les étoiles dans l'eau qui borde nos paupières ?

Manque d'objectivité et parti pris, je l'admets volontiers (et que l'on ne vienne surtout pas me parler d'Alagna ou je fais une poussée d'urticaire).


Le Scarpia du sieur Morris n'avait rien de gentil mais péchait peut être par manque de machiavélisme affiché (c'est vrai tout de même, Scarpia c'est le vrai méchant par essence, méchant même après son trépas d'ailleurs). Lorsqu'il explique qu'il n'entend user de Tosca que pour mieux la rejeter dans l'oubli après consommation, on a quelque peine à le croire, il semble trop épris, et ça ce n'est pas vraiment l'idée directrice, hélas.

Et Tosca, est-on légitimement en droit de se demander ? Quid de la cantatrice qui clame "vissi d'arte, vissi d'amore" ? Adina Nitescu, jolie brune piquante, ne manque pas de personnalité, c'est le moins que l'on puisse dire. On peut même préciser qu'elle n'en fait pas trop non plus, ce qui est sans nul doute la chausse trappe majeure du rôle. Elle est à la fois amusante dans ses jalousies, touchante dans sa ferveur à la Madone, prenante dans le dilemme qui la torture.

Son "Vissi d'arte" s'envolait, doucement pour commencer, puis sûrement, vers les cieux d'une interprétation sans reproche lorsque... pour quelle raison, par quel mystère, sur ce "perchè Signore" si bouleversant que l'on se sent quitter terre, sa voix sembla se refermer, oh, juste un brin, mais assez pour ne pas laisser la note déployer ses ailes dans toute sa plénitude. J'en grinçai quasiment des dents, étouffant à grand peine un gémissement de dépit tant elle m'avait prise au jeu jusque-là.

Cantatus coïtus interruptus
s'il en est.


Certains - a posteriori - ont évoqué la perturbation créée par le changement dans la distribution, un décalage de fait entre les interprètes majeurs qui aurait créé une interférence.

Admettons, je ne dispose pas des éléments pour infirmer ou confirmer cette hypothèse. Je n'en garde pas moins un souvenir fort plaisant de cette soirée, en dépit du nombre cumulé de cadavres qui jonche les planches lorsque le rideau tombe. Il est certain que la Tosca n'est pas l'histoire d'une partie de campagne non plus et que Puccini ne donne pas dans la légèreté (il n'y a qu'à voir Mme Butterfly).

Mais comment se passer de ce frisson tragique?


Ah j'ai failli oublier... une direction musicale excellente, toute en finesse et en puissance à la fois, avec un Te Deum superbe, il convient de le préciser (pourquoi oublie-t-on toujours l'orchestre et son chef lorsqu'on parle d'opéra? Bonne question)

dimanche 24 mai 2009

Caeca invidia est

Ce n'est pas faute d'essayer de résister aux multiples tentations d'une société ultraconsumériste...

Ce n'est pas faute d'avoir renoncé à Satan, ses oeuvres, ses pompes et ses encarts publicitaires télévisuels (en dépit de la joie renouvelée que procure le décodage de leurs divers degrés de messages)...

Ce n'est pas faute d'avoir banni de mes périodes d'attente de traitement capillaire par petites mains professionnelles les pages glossy des magazines bon marché criant la facilité de se looker comme telle ou telle starlette...

On pourrait enfiler les anaphores des heures durant que le constat n'en demeurerait pas moins là, écrasant de culpabilité. Wilde prétendait - il avait ses raisons, indeed - qu'il pouvait résister à tout, sauf à la tentation; d'ailleurs, si nous n'y cédions jamais, quel serait l'intérêt de l'invention d'un principe comme celui de la rédemption?

Alors oui, tout en me disant que je cède ainsi à la compulsion qui fait que l'on attribue tant de faiblesses (le pluriel ne dilue-t-il pas l'impression?) à mon sexe, j'ai mes épisodes consuméristes à outrance.


Il est inutile de chercher à justifier l'achat de quatre paires de chaussures d'été en deux jours, le nombre de jours ensoleillés et cléments que nous réserve la saison ne suffira pas à établir un schéma de rentabilisation eu égard aux considérations fondamentales que sont les couleurs que l'on peut se laisser aller à porter, aux fantaisies autorisées le temps que dure une rose, aux matières tellement inconfortables que l'on préfère aller pieds nus dès que l'occasion se présente.

Confiteor quia peccavi nimis cogitatione (ah ces sandales rouges vertigineuses), verbo, opere et omissione, mea culpa, mea maxima culpa...

Mais de là à céder aux autres sirènes, ah mais non, on ne m'y prendra pas...


Excepté ce téléphone - si utile pour s'occuper chez le coiffeur notamment, mais aussi en se promenant les mains libres, permettant l'organisation inopinée de blind tests, servant de galerie virtuelle de poche, évitant de se salir les mains avec le New York Times (d'aucuns s'interrogeront sur l'utilité de la lecture d'une presse non seulement étrangère mais bien éloignée de nos préoccupations, mais justement... c'est là tout l'intérêt), offrant enfin la consultation hystérique et compulsive du Littré, du Trésor de la Langue française informatisé, du Cambridge, des horaires de cinéma du jour...

Et puis franchement, au-delà de ses qualités, mais aussi hélas, de ses limites techniques (comment cela je ne peux pas envoyer la photo tout juste traficotée de mes petits camarades aux absents?), l'objet est si joli en lui-même.

Indispensable, incontournable, primordial, vital, impératif, immanquable...


A se demander comment l'on a pu survivre sans lui jusqu'ici.

Le seul hic, il ne fait pas encore le café (mais suggère moults endroits pour l'aller savourer, donne quelques tips sur les façons idoines de le servir, etc.).


Et c'est là que la société de consommation vous rattrape...


A force de voir s'étaler sur les 4x3 parisiens le sourire Ultra-Brite d'un acteur américain qui sut émouvoir la ménagère de moins de cinquante ans férue de vibrations de défibrillateurs manipulés à grands coups de tuniques vertes (il faudra un jour m'expliquer en quoi les aventures d'une rate en voie de subir une ablation suscitent assez d'intérêt pour scotcher devant leur écran des millions de spectateurs en haleine), à force de s'entendre seriner "What else?" par toute personne dotée d'une lucarne HD ou non, à force d'entendre défaillir de vrais amateurs de café au souvenir des tasses compulsivement ingérées, j'ai fini par tester, l'été dernier, l'introduction d'une ravissante capsule de couleur métallisée dans une bruyante mais non moins rapide machine.


J'admets, l'effet était bluffant, tant par la qualité de la mousse supérieure que par l'odeur qui gagnait la cuisine pourtant ouverte aux quatre vents. Quant à la saveur...


Le démon de la surconsommation allait-il me gagner pour autant ?

Allais-je me ruer dans la première boutique d'électro-ménager pour rejoindre le club des maniaques de la capsule?


Non.


Enfin, pas tout de suite.

Les priorités que je m'étais fixées ne comprenaient pas de machine à café, aussi divine fût-elle (en revanche les huit paires de chaussures ouvertes acquises en prévision d'un été brûlant - qui s'avérerait probablement pluvieux - l'étaient totalement, c'est une évidence).

Mais il existe sûrement un dieu pour les amateurs de nectars parfumés et corsés, les addicts à cette nouvelle ambroisie pour insomniaques patentés, les gens qui ne sont pas raisonnables et s'enquillent un ristretto ou un lungo (dire americano chez les Italiens, quitte à s'attirer un regard méprisant ou amusé, mais bon, j'aime trop savourer mon café pour le boire en deux gorgées, vieux souvenir sans doute de l'impécuniosité des années lycéennes).

A l'orée du joli de mois de mai, il fut offert un de ces engins merveilleux qui percent et distillent les capsules en tasses fumantes à mon géniteur bien-aimé. Sa passion pour le café n'étant pas à la hauteur des bonds que je fis en voyant le carton d'emballage posé dans la salle à manger, et quelques kilomètres de supplications fébriles plus loin, je repartis chez moi, la main droite bien serrée sur la poignée du carton, et ne l'ouvris que pour installer la bête chromée et étonnamment peu encombrante sur le plan de travail de la cuisine, qui semblait avoir le juste espace nécessaire pour l'accueillir, non loin de la bouilloire (oui, on peut aimer le café et le thé à la même mesure) et du grille-pain.

Avais je donc réussi à assouvir mes fantasmes caféinomanes sans pour autant céder aux sirènes ultraconsuméristes?

Quand le Grand Jour viendrait, serais je épargnée par la purge qui ne manquerait pas de guetter les victimes consentantes de la Consommation ayant si longtemps tourné le dos, voire freiné sur la Révolution en marche?

J'avais un espoir, en effet, enfin jusqu'à ce qu'ils mettent la main sur ma pile impressionnante de chaussures (surtout celles fabriquées hors des ateliers français non encore fermés pour délocalisation en Chine ou au Sri Lanka), qui me ferait sûrement un bûcher approprié...
Hélas, trois fois hélas, il me fallut revenir bien vite à la raison...

La possession de la Bête chromée n'allait pas sans des virées dispendieuses au Temple de la Consommation (et si la Consommation devait avoir un temple, il reprendrait sans nul doute les lignes et les autels du N... Bar des Champs Elysées) pour aller quérir ma dose mensuelle de capsules.

Car, déjà plus accro qu'un héroïnomane cramponné à sa seringue, je ne pouvais déjà plus imaginer un matin sans le ronronnement de ma jolie machine.


Une chose cependant me rassure, la consommation à outrance de des divins breuvages ne rend toutefois pas addict à la personne de M. Clooney, ce qui m'eût profondément contrariée, en dépit de talents d'acteur et de producteur indéniables de cette personne.

Allez tiens, je vais de ce pasrevisionner O'Brother (where art Thou?) en sirotant un café...