dimanche 26 octobre 2008

Bémols


Il y a, dans l'innombrable corpus de la musique des plain chants les plus reculés à nos jours, des airs qui semblent un peu "pompiers" mais n'en laissent pas moins une trace dans nos âmes.

Afin d'assortir mes oreilles au triste spectacle grisâtre et humide qui coulait sous mes yeux, j'ai choisi un compositeur qui ne m'apaise généralement pas, un compositeur qui me jeta même dans des abymes d'angoisses lorsqu'enfant j'entendais les cors annonçant l'arrivée du loup que l'inconséquent petit Pierre risquait bien de rencontrer s'il persistait à ne pas être plus prudent. Doit-on y voir là un respect déjà bien ancré des notions d'ordre et de discipline, une conscience aigue des dangers de la transgression des consignes familiales et sociétales? Libre aux férus d'analyse de gloser à loisir.

Prokofiev m'était donc synonyme de peur incontrôlable et même les trilles guillerettes de Petit Pierre ne parvenaient pas à me rasséréner. C'est donc avec surprise que je me découvris un attachement particulier pour le thème principal de la danse des chevaliers de Roméo et Juliette, ses accents grandiloquents, son rythme de marche funèbre méphistophélique, les hommes virevoltant à pas lourds (paradoxe?) vers leur destin funeste; la fin est inscrite dès l'ouverture, l'histoire finira mal, et mon optimisme teinté de cynisme et de désillusions barbote avec aisance dans l'eau sombre de cette folle idée - non sans croire toutefois qu'entre l'ouverture et le final de bien belles choses peuvent se produire, ce qui devrait suffire à consolider l'idée que, malgré tout, le bonheur existe - tout comme Odette glisse avec élégance sur le lac de Tchaïkovski.

L'ambiance est à la gaze des tutus de gala glissant le long des parquets mais pourquoi, sous prétexte que ce n'est pas à la mode, tournerait-on le dos à la musique de ballet?

D'aucuns jetteront des mots tels que mièvre, grandiloquent, musique alibi... Après le cygne, je me ferai donc colvert en tenue fauve à petits points pour mieux laisser glisser leur mépris sur mes plumes comme autant de gouttelettes. Après tout, je ne crois pas avoir envoyé quelque bristol pour les inviter à demeurer entre mes deux oreilles.

Il en va ainsi, je le crains de tous les styles de musique que l'on peut chérir en s'exposant ainsi aux critiques sardoniques, aux regards de pitié non feinte, aux soupirs inspirés, aux emportements attisés par le port d'oeillères. "Mais c'est tellement ringard", "mais c'est tellement mauvais", mais ce n'est PAS de la musique"...

Ah oui? Je m'étonne alors que l'on ait pu inviter à se réunir musiciens et techniciens pour produire une sorte d'objet non identifiable puisque, au final, cela n'a rien de musical. Non, décidément, il faut être bien sot pour songer à enregistrer, pis à produire, quant à acheter n'en parlons pas, de telles monstrusosités...

Alors non, je ne me roule pas sur le sol en poussant de petit cris de bonheur en entendant la dernière découverte de la scène française - nouveau Brassens, nouveau Ferré, pourquoi pas nouveau Johnny Haliday tant que nous y sommes - ou les éructations teutonnes sur le mal de vivre du dernier groupe d'androgynes en provenance directe d'outre-Rhin (en revanche, je donnerais mon bras gauche pour connaître la marque de leur rimmel ô combien résistant).

Pas plus que je ne me pâme en écoutant Ravel, Dvorak oui qui sais-je encore.

Et si ma passion jamais diminuée pour l'adagio de la sonate pour piano n°12 en Fa majeur (KV332 pour ceux qui tiendraient à la précision) du divin Wolfgang, pour le Dido's Lament de Purcell (ah Dame Carolyn Emma Kirkby... merci pour votre seule présence sur cette terre, mais j'aime aussi infiniment Susan Graham, infidèle en musique que je suis), pour le 3e mouvement de la sonate au clair de lune par Kempff - avec ses imperfections qui en font une perfection pour moi, oh, how my heart race along with his hands -, pour l'élan que prend tout à coup la voie de don Ottavio jurant de venger l'honneur de donna Anna bafoué par l'infamous don Giovanni, pour la mélancolie d'une valse de Barrios, la troisième, égrenée sur les cordes d'une guitare classique, si ma passion, disais-je, pour ce que l'on peut considérer comme des merveilles de tout temps sans passer pour fantaisiste, ne me vaudra ni horions ni mise au ban par mes pairs... qu'en est-il de mon goût pour certaines insolences de Delerm (dont la voix m'irrite cependant au plus haut point), pour le culte que je voue à certaines chansons de Brassens, chantées depuis l'enfance, pour le swing tellement délicieux des Andrew Sisters (mais comme personne ne connaît, le risque demeure mineur sauf si écoute collégiale il y a), pour le boléro sud-américain overdosé en glucose - mais comment résister à Besame mucho par Freddy ou la Barca par los panchos - pour les sonorités gramophonesques des tangos de Gardel, pour le chaloupé des milongas populaires, le piano de Jerry Lee et le Bang Bang de Nancy Sinatra? Ajoutons dans le désordre Monheit, Joaquin Sabina, Harry Belafonte, Lisa Ekhdal, Ray Lamontagne, les Tindersticks, Queen, Amy Winehouse et Amos Lee pour compléter la playlist, nous n'en arriverons pas au tiers de toutes façons, mais déjà des sourcils se lèveront... J'en oublie volontairement, il convient de garder matière à d'autres emportements.

Pour autant, ai-je déjà fait noter à quelqu'un que son papier peint était atroce et que je ne pourrais vivre dix minutes en l'ayant sous les yeux? Tourné-je le dos à une personne sous prétexte que son parfum trop musqué ou fleuri me griffe les narines? Me lancé-je dans une plaidoirie sur le mauvais goût artistique si quelqu'un a eu le malheur d'afficher une repro de Bernard Buffet dans son couloir (jamais vu jusque-là mais je demeure vigilante)? Rayé-je une connaissance de longue date de mon agenda sous prétexte qu'elle est allée voir le dernier Rambo au cinéma?

Non.

Chacun fait ce qui lui plaît, comme scandait un groupe éphèmère des années 80.

Qu'on se le tienne pour dit, est à mon sens, un pas de plus vers la sagesse. Mais cela n'engage que l'opinion de la personne qui use ici de son clavier.

Prokofiev donc, m'emporte dans sa danse macabre - non je ne confonds pas - et défie les noirs nuages qui roulent sur la forêt d'antennes que je distingue de ma fenêtre en roulement tempêtueux et sinsitres avertissements. Brrr, j'en tremble, mais c'est si bon l'éloge de la folie des hommes...

Trajet



Odeurs d'after-shave, de gel douche citronné ou chypré, de shampooings aux fruits rouges, vanillés, orange amère ou chocolat. Mines glabres, encore, que traversent parfois d'infâmes cicatrices juste à l'appoint d'un col blanc, pour l'heure. Fond de teint aux teintes agrumes sous le blafard révélateur des néons. Ongles nets ou déjà souillés par la barre de métal par trop de mains étreintes. Fragrances coûteuses ou effluves malsaines de corps mal lavés malgré l'horaire matinal.

Les regards se fuient, les iris s'agitent à l'ombre des cils baissés, les coups d'oeil sont dérobés, voyeurs ; curiosité humaine qui pousse à jeter un oeil par les fenêtres allumées, le soir.

Journaux dépliés et coudes à l'avenant. Lectures communes à l'insu de celui qui tient le 20 secondes, le
Politain, le Matinée Moins, le Pour Vous Paris ou autre feuille consommable en vitesse quelle que soit la durée du trajet.

Au moins avant cela, pouvait-on apprendre quelque chose sur les curiosités littéraires des voyageurs des trajets laboraux et laborieux pour certains. Le dernier Cornwell, maintenant remplacée par Vargas, aujourd'hui par les volumes bibliques de la trilogie Millénium, les livres à couverture "home made" dissimulant une romance à l'eau de rose, à coup sûr, ou un roman d'aventures sentimentales à la couverture explicite présentant pirate ou cheihk au torse dénudé. Des classiques parfois, souvent même, Zola, Balzac, rarement Proust, peu propice aux lectures en tranches de pain d'épices. Hugo en désuétude, peu lu hors des classes et rarement parcouru en vitesse par les lycéens tenus d'arriver avant la sonnerie de début des cours dans les lycées du quartier Latin. Des essais, parfois, sociologie beaucoup, philosophie à la mode, sentences post-modernes sur les nouvelles règles de la Polis et les abus de la Police. Une pépite parfois, un Magnus Mills, un Easton Ellis d'avant American Psycho, un Lodge ou un Auster qui rendent plus léger le trajet. Et toujours, immanquablement, le best-seller du moment, le Goncourt de l'année, le Renaudot parfois, si difficiles à caser dans un sac à main ou dans une sacoche de cuir.

Ecouteurs blancs des heureux détenteurs d'IPod ou de ceux qui les imitent en désassortissant le lecteur et les oreillettes. Depuis l'avènement de l'intra-auriculaire, plus de tssss tssss tssss au rythme des basses et batteries rock ou punk, plus de bom bom bom bom aux relents de Goa ou de Trance, plus d'éructations étouffées de rappeurs en mal de reconnaissance par l'ingrate société. Drôle, par ailleurs, comme on ne remarquait jamais ceux qui avaient Mozart, Schubert, Purcell ou Boccherini dans les oreilles.

Les têtes ne se sentent plus obligées d'osciller en rythme pour marquer l'isolement volontaire et rebelle. De 7 à 77 ans, tous arborent leurs fils en travers de la poitrine et ces petites excroissances sortant discrètement et silencieusement désormais des pavillons.

Les stations qui s'annoncent comme par magie, suavité d'une voix qui dénote lorsqu'on a face à soi le défilé sordide des souterrains sombres qu'illuminent quelques tubes et, à l'encre blanche tracées au pinceau, des cotes numériques... un kilomètrage?

1340 approche, le terminus du jour aussi.

Le tourbillon des images reçues se calme, se perd, s'oublie. Ce soir un autre prendra sa place. Ce soir, il y aura de nouveau un trajet à effectuer.

Rituels

L'après-midi concourt pour la majeure partie des Parisiens au rite hebdomadaire des courses. Certains s'embarqueront dans leur monospace ou dans leur berline pour une courageuse virée dans les hyper de proches banlieue où ils ne feront cesser les chouinements inhérents aux longues attentes en caisse qu'en remplissant leurs caddies de paquets de chewing gum ou de bonbons habilement placés en tête de gondole, à portée de bras enfantins.

Leur expédition aura tout de celle de Néanderthal en quête de mammouth, elle les mènera au bord de l'épuisement, de l'agacement et, les jours fastes, ils éviteront de justesse de délivrer la torgnole défoulante dans le bouchon du périphérique sud.

Les moins courageux se contenteront des supérettes bien fournies mais aussi très achalandées en ces samedis aux séquences de course contre la montre, de contre contre le vide consumériste des fermetures dominicales (ouf, heureusement qu'il reste Leroy Merlin ou Ikea).

L'observation des tapis roulant de caisse ouvre des fenêtres incroyables sur la vie quotidienne de nos voisins.

Ceux qui ont fait le choix de prendre leur temps pour vivre, de suivre la tradition ancestrale qui fait tourner la vie familiale autour des repas pris en commun y entassent les pots de confiture, boîtes de céréales, packs de lait et bouteilles de jus de fruit frais, les légumes à peler, les paquets de Panzani et d'Uncle Ben's. Les dames auront le visage frais et à peine maquillé et le regard fier de l'intendante qui prend soin de ses ouailles.

Des étudiants attardés ou de jeunes actifs pas très concernés y empileront les boîtes depizza surgelée moins onéreuses que les commandes chez Pizza Hut pour des bouffes entrecopains qui se conjuguent en dizaines, bouteilles de vin pas forcément choisi avec discernement mais qu'importe le flacon..., paquets de chips mexicaines pour un simulacre d'apéro, bouteilles encore, alcools forts pour la frime, cocktails déjà mélangés aux teintes acidulées dans le cas où des filles seraient prévues... Ceux là semblent ne jamais acheter de papier toilette lorsqu'on y songe, ils doivent passer leur vie à sonner chez le voisin... Ils n'achètent pas plus de liquide vaiselle ou de produit ménager, d'ailleurs.

Il y a aussi le couple bio qui complète son marché du matin dans le XIVe arrondissement, qui se demande si l'épeautre de chez Bjorg vaut celle de chez AB... qui a remplacé depuis longtemps les packs de lait UHT pasteurisé par des briques de lait de soja, qui lit les étiquettes jusqu'à la dernière ligne, la plus intéressante puisque celle qui contient les E523, polyvinylpyrrolidone E1201 et 1202 ou autre cire de polyéthylène oxydée 914...

Il y a les triomphantes mamans hyperbookées qui occupent la largeur des rangées avec leur poussette à trois roues et leur caddie high tech et qui s'indignent qu'on demande poliment le passage alors qu'elles sont en ligne en train de demander à leur pédiatre si le lait guigoz 2e âge ne risque pas d'empâter trop les joues déjà rubicondes de leur cher trésor...

Il y a les semi-margninaux qui achètent leur bouteille de Ricard ou de porto et jettent au dernier moment sur le tapis un paquet de chewing-gum Hollywood pour ne pas donner l'impression de n'être sortis que pour acheter leur drogue liquide.

Il y a ceux enfin, qui en profitent pour stocker les bouteilles, packs, paquets trop lourds pour être rapportés en soirée, après une longue journée de travail et qui bénissent le système désormais incontournable des livraisons à domicile, parce que là, oui, le samedi, ils seront là pour réceptionner, entre deux séries de mails à renvoyer, de livres à finir, de films à programmer pour le dimanche après-midi pluvieux, de dîners festifs ou de soirées en tenues de guerre.

On sort de ces instants allégés d'un nombre d'euros certes plus élevés que prévu, mais on ne gémira pas devant l'absence de lait dans le frigo pour un réconfortant cafélatte les jours moroses, devant la vacuité de l'étagère où trônent les filtres à café, acusatrice.

Il faudra tout ranger oui, avant de sortir, mais le coup de dix-huit heures qui sonne après tout ce tourbillon rend las tout à coup, on irait bien se coucher, on prendrait bien un bain, hélas, le rituel ultime du samedi est qu'il faut sortir, pour ne pas se montrer asocial, pour ne pas passer pour un loser... Et puis après tout, qu'importe, depuis qu'un chanteur à la voix crispante a célébré les joies du séchage de dîner en ville, rester chez soi deviendrait fashion...

Alors, sortirai-je ce soir ou non?

Orage


Le temps était là, suspendu entre l'écume et les nuages. Il y avait du turquoise dans le flot tourmenté charriant ses tourbillons de sable blanc. Les vagues mourant au rivage avaient ce goût trop salé qui brûle les lèvres. Le soleil ne luisait plus que pour lancer un avertissement et dans le gris métallique du ciel à l'aplomb du Cap enflait une menace. L'eau tiède encore semblait offrir un refuge plus sûr que le sable se soulevant en microscopiques tourbillons. La mer semblait frémir dans l'attente des gouttes bienfaisantes de fraîcheur et le sel et le sable se mêlaient sous la langue cherchant à chasser les craquelures que la chaleur avait formé. L'orage semblait encore loin. La chaleur était tombée comme une chape, imperturbablement, et le silence montait plus inquiétant encore que le grondement du tonnerre qui se faisait attendre.

Sortir? Courir au banc de pierre où les vêtements avaient été jetés dans l'impatience de goûter à la fraîcheur de l'eau? Se frotter d'une serviette où les grains d'un sable irascible avaient élu domicile? Choisir de passer sa chemise sur la peau encore humide plutôt?

Je me demandai quel effet aurait le vent sur les gouttes qui roulaient le long de l'arête de mon nez. J'appréhendais le souffle brûlant, j'appréhendais la brise glaciale. Mieux valait rester dans le cocon liquide à la tiédeur familière, balancée par un ressac rassurant, rechercher le silence de l'eau qui se ruait à l'assaut des tympans et ne laissait plus place qu'aux battements d'un coeur qui s'affolait à mesure que le ciel s'obscurcissait.

Un son traversa la nappe d'eau qui s'agitait. Un appel, impérieux. Un ordre, une prière. "Vite!"

Inutile de le répéter, l'urgence était comprise. S'arracher enfin aux bras des vagues et regagner la lourdeur terrienne en trébuchant dans les franges d'écume de plus en plus larges. Courir au banc de pierre enfin et ne prendre que le nécessaire pour combattre le vent. Jeter à la va-vite les effets de baignade, les vêtements encombrants et trop longs à remettre dans un sac déjà presque coincé sous la pince du bras.

Cesser de grelotter à l'abri du dos qui déjà se penchait pour partir. Le claquement du kick, le rugissement du moteur. Se serrer un peu plus pour ne plus trembler, voler sa chaleur à ce dos si proche et pourtant...

Etait-il impensable de profiter éhontément de l'orage qui grondait maintenant pour raccourcir la distance convenable des jours précédents. Poser son menton sur l'arc du cou tendu par la course contre les gouttes, les lèvres à si peu de distance de la peau, salée encore assurément et si veloutée, que cachait l'arrondi du lobe de l'oreille. Se dire qu'il suffirait d'un cahot sur le chemin pour...

Mais cet été-là, il n'y eut pas une goutte de pluie, il n'y eut pas le moindre coup de tonnerre, l'orage ne vint jamais.

Sous la tonnelle


Quand je gravis les deux marches qui y mènent, courbant la tête pour éviter de prendre mes cheveux aux branches de vigne vierge qui pendent et que l'on ne taille plus, j'ai dans le fond des yeux une larme qui affleure, dans le coeur une main qui m'étreint, cette bouffée mélancolique, nostalgique inhérente aux madeleines proustiennes que l'on porte en soi.

Le sol de pierre fissuré est identique à mes souvenirs, à l'exception des feuilles mortes qui s'y entassent désormais ; les fissures se poursuivent sur le mur de la maison dont la porte est close par des volets dont la peinture s'est écaillée au fil du temps. On ne les ouvre plus guère que pour une visite rapide de la pièce familiale transformée en atelier il y a une quinzaine d'années.

Enfants, nous venions ici passer de brefs séjours, dans l'ambiance brouillonne d'une maisonnette qui n'était conçue que pour les chaudes journées mériodionales. E
lle comportait initialement deux pièces minuscules, dont la première en entrant était une cuisine aux carreaux sombres et décorés, aux placards muraux de bois ajouré et tourné en délicates bobines peintes qui renfermaient les marmites et bols, les casseroles et poêles aux fonds noircis, les cafetières émaillées ou l'on faisait cuire un café épais et odorant. Le buffet branlant renfermait les assiettes au vert luisant que l'on étalait sur les tables de jardin en métal peint, sur le marbre de la vieille et longue table de café au plateau si doux sous la joue et aux pieds rouillés. Dans l'évier de pierre une grande bassine en fer blanc séchait entre deux bains. Il y avait peu de lumière la fenêtre était à l'abri de l'auvent de toit et ne s'ouvrait pas plus que des yeux mi-clos.

Le soir, lorsque la fraîcheur empêchait de rester dehors, on pouvait se réunir autour de la table dans le rond jaunâtre dessiné par l'ampoule dont la lueur était adoucie par un linge bordé de dentelles posé sur l'abat-jour. Les adultes jouaient aux cartes et nous laissaient les jetons servant à la manille pour jouer aux "
puces"... faire sauter les jetons d'os et de plastique ronds dans leur boîte en bois en appuyant sur leurs bords avec un jeton rectangulaire... un jeu d'un autre temps qui nous faisait rire et crier. La pièce voisine était aveugle sur trois murs et seule une petite fenêtre basse donnait sur la terrasse ombragée par la vigne vierge, elle ne comprenait qu'un lit assez haut et une armoire pour le linge.

Bien des années auparavant, afin de loger la famille qui s'agrandissait et qui venait de trop loin pour ne rester qu'une seule journée, une longue extension fut ajoutée et en-dessous, on construisit une serre remplie d'une foule de plantes grasses aux piquants redoutables qui en faisaient un lieu dangereux.

Le long de l'extension, un escalier à la large rampe de pierre donnait accès au chemin qui long
eait le mur de pierres sèches marquant les limites du jardin. Nous essayions d'en user comme d'un toboggan mais la pierre freinait notre chute. Un endroit génial, néanmoins, pour s'installer et bavarder entre cousines ou copains à la nuit tombée, allongés sur la pierre encore chaude, le nez dans le ciel de velours et les étoiles qui apparaissent.

La terrasse abrite un grand évier de pierre, pas très haut, dans lequel nous remplissions nos cafetières et brocs de dînette en fer blanc, héritées de nos mères et grands-mères. Nous servions avec des airs d'importance des thés faits de fleurs cueillies au jardin et de feuilles probablement toxiques, de bouchées modelées dans un peu de terre humide, parsemée de graviers, nous patouillions allègrement les trésors de nouilles diverses, riz et herbes aromatiques livrées à nos expérimentations culinaires... Dans le midi, on dispose d'une expres
sion pour ces gestes typiquement enfantins, on dit que l'on chaouchille. L'origine du mot me demeure inconnue mais le rire dans la voix de mes grands-parents commentant nos jeux est bien présent.

Lorsque la chaleur était intense, on dressait sur une table une grande bassine de fer,
remplie d'eau que le soleil tiédissait la matinée durant, et nous nous y rafraîchissions à grandes éclaboussures, oublieux de la mer, à quelques kilomètres, ou des piscines des voisins plus modernes - quoique, à cette époque, les piscines n'étaient pas légion. Le soleil laissait des taches de lumière sur le mur en crépi bien protégé par la vigne séculaire, les cigales s'en donnaientà coeur joie. Les Marseillais passaient leur dimanche au cabanon, nous passions le week-end de Pentecôte au mazet.

D'autres week-ends se succédèrent mais nous avions alors pris l'habitude du confort de la grande maison,
de l'autre côté du jardin, moderne et équipée de sanitaires dénués de scorpions, dont on ne voyait pas même le toit depuis l'abri fleuri de la tonnelle. Jeunes adultes, nous nous y installions pour le week-end aux périodes de fêtes, afin de ne pas déranger le sommeil de la famille par nos allées et venues nocturnes voire matinales.

Nous pique-niquions pour le plaisir, préparant le café comme l'arrière-grand-mère avant nous, dans les vieilles cafetières émaillées. Nous disposions les bols sur des torchons qu'elle avait brodé d'une main talentueuse, nous nous retrouvions là, parlant, riant, lisant parfois, une jambe en équilibre contre le rebord de la terrasse, l'autre fichée sur l'armature métallique de la tonnelle, la chaise grinçante sur deux pieds, et nous prenions des paris sur sa résistance.

Aujourd'hui la tonnelle est à l'abandon. Il n'y a plus de rires, plus de chants dans la nuit encore chaude, plus de cigarette partagée en catimini sur les marches.

Aujourd'hui, l'atelier n'est plus ouvert que pour y chercher une toile rangée là, au milieu des autres toiles que l'on ne sortira plus avant longtemps.


Aujourd'hui, on ignore si le robinet de l'évier extérieur peut encore faire couler de l'eau et les pieds rouillés de la table au plateau de marbre s'est couvert des herbes folles qui sont nées
entre les fissures.


Aujourd'hui, la tonnelle laisse pendre ses branches de vigne vierge encore stérile du froid de l'hiver sur une image du temps jadis, une vieille photo.

Epiderme




Je prétends que je n'y songe pas.

Je déclare fièrement que je sais m'en passer. Je fais mine de ne pas voir les autres, de ne pas avoir dans le fond du regard une étincelle d'envie lorsque je les vois qui s'enlacent aux terrasses, aux portes cochères, aux marches des anciens ponts de pierre.

Je tourne le regard vers le ciel et m'en remets au vent pour chasser le vide qui tente de se frayer un chemin. Je ferme ma mémoire au tourbillon de souvenirs qui ne sont plus assez précis désormais.

Je tais les questions qui se ruent comme un ruisseau de glace que le soleil a trop longtemps frappé. J'en arrive à fuir le contact d'une main amicale, le frôlement innocent d'un genou dans un autobus, la pression de lèvres sur ma joue, car les sensations qu'elles éveillent ne sont qu'un reflet déformé de ce dont ma mémoire défaillante me prive, de ce dont ma peau, déjà,
ne se souvient plus.

Parfois, la transparence de l'air me joue des tours et sa légèreté inconséquente ramène les questions comme des varechs arrachés au fond qui s'écrasent sur la grève après une nuit d'orage.

Quelle douceur aurait cette peau, dût-elle se trouver sous mes doigts? Quelle résistance offrirait ce bras, cette épaule, à l'emprise de mes doigts qui se serrent? Quels frissons ferait naître le lent contact d'une jambe se glissant entre mes genoux? Quelle fraîcheur, quelle brûlure, quelle densité auraient sous mes lèvres des lèvres qui s'offrent? Quel vertige comprimerait et rendrait sourd et heurté un souffle qui se mêle au mien?

Les questions flottent, avec l'insignifiance persistante dont les pare l'absence de sensations retrouvées. L'étourdissement me guette si je ne mets un terme à cette valse méphistophélique qui me bat aux tympans.

Trois notes de musique, un pan de ciel bleu, fixer le soleil droit dans les yeux et en aimer la brûlure sur la rétine, car avec la douleur physique qui s'installe, viennent de nouveau,viennent enfin, rassurant et confortable, l'oubli et sa douceur vulnéraire.

Lointain


Prise d'une envie de relire Miramar de Naguib Mahfouz, je reste sur ma faim, incapable de retrouver le petit volume qui m'a accompagnée dans bien des voyages intérieurs.

Je ne connais pas Alexandrie, mais elle fait partie de mes ville rêvées. Je me doute que l'image que j'en ai n'est que le fruit de mes lectures et que la réalité est toute autre, que les rues aux balcons de bois ne portent plus les parfums d'antan, que les persiennes closes sur les appartements au charme désuet où se mêlent orient et occident ont fait place à des équipements de climatisation high-tech ou sont tout simplement laissées à l'abandon, leur gloire
passée des jours dorés par la lumière maritime et la morsure du sel les laissant battre au vent.

Je ne connais de l'Egypte que les villes de terre et de sable, je ne connais de gouttes que celles du Nil sur mon front à l'avant d'une embarcation qui passe d'une rive à l'autre du fleuve éternel, je ne connais de cette époque, qui m'attire tellement plus que nos périodes trop modernes, que d'habiles reproductions architecturalement rénovées et adaptés au confort des touristes privilégiés. Mon Egypte est celle d'aujourd'hui vue avec la nostalgie d'un hier méconnu. Attitude colonialiste probablement et, de ce fait, condamnable par la vox publica, mais à quoi bon mentir et parler des conditions de vie, de la lutte contre la hausse du prix du pain, de la corruption rampante et de ceux qui, dans l'ombre, guettent pour arracher le pouvoir à ceux qui tiennent les rênes grâce aux militaires, alors que ce n'est pas le souvenir que j'en garde, l'image que j'en veux conserver?










Mon Egypte est celle du vent du désert qui fouette le visage alors même que l'on se croyait à l'abri d'une osasis de fraîcheur en train de siroter un karkadeh, à deux pas des géants de pierre du plateau de Gizeh.

Elle est celle de l'oeil qui se plisse dans l'or solaire d'une fin de journée sur l'île Elephantine, à la terrasse du Old Cataract, comme dans un roman d'Agatha Christie, dans un monde où l'on s'habille encore pour descendre dîner, même en famille.

Elle est celle qui emprunte, au son de sabots trottant, les routes serpentant entre les champs à la verdure indécente d'où s'envolent des aigrettes tandis que des enfants courent en riant.

Elle a le son du luth sous un auvent de toile et de la mélopée a capella d'un chamelier sur le chemin escarpé qui griffe les flancs du mont Moïse.

Elle est la création du monde aux premiers rayons du soleil frappant le kaléidoscope minéral de la chaîne du Sinaï.

Elle est le monde émergeant du lac sacré de Karnak et s'élevant en jambes gigantesques de colonnes bavardes de hiéroglyphes et de titanesques pylônes muets.

Elle est le silence recueilli et mystérieux de la salle hypostyle de Karnak pourtant traversée de hordes de visiteurs.

Elle est la chapelle secrète cachée au pied des murailles où Sekhmet, la belle et dangereuse, attend le visiteur aventureux dans une obscurité moite et brûlante.

Elle est le balancier du geste millénaire des pêcheurs frappant le miroir du fleuve de leurs perches dans un envol de grues et d'ibis, identiques à ces scènes peintes dans les tombeaux cachés dans les plis des montagnes de la rive des morts.

Elle est le ruban étincelant de l'eau au milieu des damiers de verts profonds ou tendres visibles uniquement du ciel, infime victoire de l'homme depuis des siècles sur les sables.

Elle est ma légèreté d'être à l'ombre des bougainvillées, dans la touffeur d'une gorgée de thé à la
menthe, l'oeil rivé sur les pierres qui autrefois faisaient claquer des sandales de jonc. Elle n'a rien de réel cette Egypte-là, elle est bien loin des statistiques de l'état du monde, d'El Azhar et de ses despotes, elle a en elle la trilogie des palais cairote, le quatuor de Durrell, l'un et le multiple des panthéons qui se succédèrent, d'Abydos à Edfou en passant par Louqsor.

Elle a le goût sucré d'une chanson sussurée par Farid El-Atrache, le long sanglot déchirant d'un air entonné par Oum Khalsoum, la beauté de statues des héros de Chahine. Elle n'est rien mais elle est mienne.

Elle est ma nostalgie personnelle, mon rêve d'ailleurs , ma promenade au fil de l'eau, ma minéralité séculaire, mes yeux qui se voilent en se plongeant dans ceux, sans vie, du colosse de Ramses terrassé dans son mausolée moderne de Saqqarah, la nuit qui se ferme sur moi comme les ailes de Nephtys.

A défaut de Miramar et de ses références historiques, peut-être relirai-je Impasse du Palais, tiens.