dimanche 26 octobre 2008

Etat des lieux


Il en va de même pour les bilans de vie que pour les jours de grands ménages... On ouvre les tiroirs pour jeter tout ce qui n'a plus lieu de prendre la poussière et l'on se prend à relire, à repenser, à revoir. Ce temps, que d'aucuns jugent perdu puisque non employé à faire le vide et seulement le vide, permet de réaffirmer ses priorités, de choisir les options qui semblent les plus adaptées aux jours à venir. Ménage d'automne, un esprit comme une commode, dont il convient de vider les tiroirs, en trois étapes, comme ci-après.
Prochain ménage au printemps

De l'esprit comme une commode: tiroir du bas


Qu’est-ce qui construit une identité séductrice ? Comment parvient-on à se situer dans la catégorie généralement enviée des femmes sûres de leur pouvoir de fascination sur les hommes, capables d’en jouer et ne s’en privant généralement pas, ou dans celle que la Régence anglaise qualifiait de wallflowers, négligées de service, à la présence indispensable dans les salons comme ternes repoussoirs des créatures convoitées, humbles marguerites confrontées à de somptueuses orchidées ? Quels sont les moments qui déterminent qu’une femme sera, ou ne sera jamais, une feulante panthère, une mante religieuse, une canette aux instincts protecteurs, une chouette aux yeux écarquillés par trop de nuits passées dans les livres, une anguille qu’on ne cernera jamais tout à fait, une fourmi discrète mais industrieuse ou encore une pintade qui ébouriffe ses plume mais n’alignera jamais deux mots cohérents ?

L’adolescence est, on s’en doute, l’instant clé où les taches, les plumes ou les écailles commencent à poindre. Mais pourquoi les unes au détriment des autres, pourquoi cette inégalité dans l’assurance qui n’est pas toujours d’ailleurs fondée sur cette autre inégalité qu’est la possession ou non de la beauté. Mais là encore, il convient de préciser… ou du moins de se tenir à un postulat, fût-il ou non recevable par tous, déterminant ce que comprend la notion même de beauté. Se réfère-t-on à une perception exclusivement plastique, y mêle-t-on des critères aggravants ou atténuants tels que le charisme, la réserve, la distinction, l’exubérance, l’allure ou la décontraction ? La légendaire beauté intérieure, à laquelle s’accrochent les filles ingrates et qui a pourtant tout d’une Arlésienne au moment de choisir un ou une partenaire, entre-t-elle en ligne de compte ?

Pour être sûr de soi nul besoin d’être beau… Se sentir beau suffit, et la preuve en est le nombre de gens qui promènent avec orgueil et coquetterie ce que les canons classiques relèguent au rang de défauts irréparables. Dans le fond ils ont raison de procéder ainsi, mais je ne laisse de me demander s’ils se sentent secrètement ou non ridicules, si leur démarche contient une part de provocation, ou s’ils sont tout simplement beaux à une échelle qui rejette l’éphéméréité (si Morand le dit, pourquoi pas moi) des modes sur papier glacé, sur châssis entoilés ou sur marbre poli. Après tout, du temps où la Venus de Willendorf ou celle de Lespugue consacraient une féminité fertile et débordante, les modèles éthérés qui hantent les magazines ne devaient pas remporter les suffrages ; on considérait, à l'époque d'Henri IV, que pour étranglée que la taille d'une dame fût dans son corsage, ses hanches devait offrir l'apparente rondeur d'une mappemonde et l'on ajoutait juste en dessous de la taille des boudins rembourrés entretenant l'illusion, une femme épilée était aussi, en certains temps, femme de peu aux moeurs légères, et trop de propreté faisait, quelques années auparavant, pressentir une fréquentation effrénée des étuves, alors lieu de rencontre où se pressaient filles et souteneurs … On peut ainsi enfiler des perles sur le fil de l’histoire des nuits durant.

Ce qui importe vraiment c’est que l’on s’accepte tel que l’on est, tâche bien difficile en ces périodes de tâtonnement que sont la sortie de l’enfance, l’adolescence flamboyante et l’entrée dans l’âge adulte. Il arrive même parfois que le tâtonnement dure jusqu’assez tard dans les années de trentaine.

Heureusement, l’adolescence réserve aussi du temps à autre chose, la connaissance, la lecture, la curiosité, la découverte… Adam et Eve ne découvrirent-ils pas la pudeur et la honte en mordant dans le fruit de l’arbre de la Connaissance ? Plutôt que de scruter son miroir, avec la certitude de n’y trouver que l’imparfaite version de nos aspirations profondes, n’était-il pas plus sage, ou plus prudent, en tout état de cause plus lâche, de se chercher une identité sensuelle et séductrice entre les feuillets de livres épars dévorés avidement tandis que d’autres préféraient dévorer des lèvres et effeuiller leurs moitiés du moment plutôt que de feuilleter des ouvrages ?

Alors non, décidément, je n’ai aucune réponse aux questions que je pose, en l’air, que je me pose, tout bas, et je n’ai aucun moyen de trouver, dans l’expérience des années qui s’allongent et prolongent l’ombre temporelle qui me suit, matière à réflexion sur le sujet.

Si l’adolescence est heure de choix, de détermination, de découverte empirique, d’hormones bouillonnantes, l’aiguille a dû marquer une pause assez longue dans mon cas.

Mes émois, s’il y en eût, ne me conduisirent pas à sortir d’une voie déjà bien encombrée par de multiples passions gourmandes en temps et en énergie, ils restèrent ce qui me ressemblait, enfantins au milieu d’un univers où l’on posait à l’adulte.

Et encore, j’ai l’ingénuité de penser que cette époque, pas si lointaine qu’on ne puisse en fermant les yeux la convoquer, était encore pleine de soudaines candeurs, pudeurs et réserves et que rien ne nous pressait réellement, perdus que nous étions – et je borne mon observation aux personnes qui m’entouraient à l’époque – dans les fumeuses analyses de la destinée de l’Homme ou de la pensée philosophique dont nous peinions souvent à agripper les subtilités, dans le décryptage long et douloureux de la langue des politiques, dans l’idée qu’un jour nous tiendrons les rênes et que tout serait différent, dans nos écorchures posées sur le papier, sur une portée, sur un Canson, déclamées sur scène ou chantées dans le secret d’une salle de classe abandonnée.

De l'esprit comme une commode: tiroir du milieu


Parmi les lames du Tarot de Marseille, il en est une dénommée "l'Amoureux". Le titre est immémoriel et figure au bas de la lame, il ne s'agit pas d'une libre interprétation ou d'un désir sous-jacent mal contenu. D'ailleurs, en prêtant attention à l'image, on s'aperçoit qu'elle représente tout à fait autre chose...

Ceux qui ont penché leur tête et taché leurs doigts d'encre sur Xénophon y reconnaîtront sans même y réfléchir la scène où le mythique héros se trouve à la croisée des chemins, la Fable de Prodicus, oeuvre morale dans laquelle le demi-dieu tout juste conscient de ce que pourrait être sa destinée et hésitant devant deux routes s'ouvrant devant lui, est abordé par deux femmes, l'une tout en réserve et retenue (la Vertu) l'autre lascive et fardée (le Vice, mais elle préfère se faire appeler Félicité ou Volupté).

Sans entrer dans un luxe de détails, il suffit de dire que la description que chacune d'entre elles fait du chemin qui lui correspond oppose le labeur, la discipline et l'effort à la paresse, la lascivité et l'intempérance.Le Vice propose à Hercule de suivre le chemin le plus court, le moins contraignant, le plus dispensateur de plaisirs et de facilités: s'enrichir du travail d'autrui, tout sacrifier au bonheur, ne connaître aucune peine. La Vertu s'interpose et accuse le Vice de ne proposer qu'un bonheur factice, temporaire, source de déception à terme; comment peut-on vivre vraiment en jouissant sans avoir désiré, en mangeant avant la faim, en buvant avant la soif, et en outrageant la nature dans les choses de l'amour ?

Quel chemin suivra Hercule? Quel choix fera l'Amoureux de la lame? La scène ne le dit pas. Mais il suffit de rappeler que cette scène mythologique intervient alors que le héros entre dans l'âge adulte pour comprendre que le choix ne sera pas aisé... sauf pour servir la morale que veut véhiculer la fable, bien entendu.

Tels de nouveaux Hercule, nous somme placés à cet âge qui oscille entre dix-huit et vint-cinq ans, filles ou garçons, à la même croisée des chemins. La différence majeure réside dans le fait que ce ne sont pas deux routes qui s'ouvrent sous nos yeux mais une sorte de rocade infernale aux dizaine, vingtaine voire cinquantaine de voies. Ainsi donc, la Sagesse - la Vertu - nous pousserait à poursuivre l'effort de labeur que souvent nous avons poussé au bout pour le seul plaisir des nos familles, mais le Vice - ou la Volupté c'est selon - prend de nombreux visages, pas toujours aussi explicites que la face fardée et les postures lascives de la femme rencontrée par Hercule.

N'est pas Hercule qui veut, et pour quelques efforts qui nous font tourner le dos aux tentations et suivre le chemin de chevrier de la Vertu, combien de détours par les sentes du Vice aux senteurs parfumées de draps froissés et tièdes de peaux encore brûlantes, aux rires et aux danses accompagnés de libations interminables et d'ivresses subséquentes? Combien de livres délaissés pour une nuit d'oubli dans l'ombre de repaires où se retrouvent musiciens et danseurs? Combien d'études écartées pour le souffle d'une bouche au coin de nos lèvres?

Il est donc malheureux que l'âge de suivre - ou non - les pas de l'Amoureux, pour peu que l'on ait une idée de la route qu'il prendra, soit aussi celui où se déterminent tant de choses dans nos vies.

Combien de fois n'ai je pas regretté à mon tour d'avoir cédé à l'envie de tumulte, de chants, d'ivresse, pour finir par m'éveiller dans des bras qui ne me réchauffaient pas assez pour que je souhaite y demeurer, pour ce fugace moment, multipliable certes mais difficilement immuable, où l'esprit s'éparpille, se morcelle, explose en un éruption qui rend tremblant, qui coupe le souffle, qui donne l'impression qu'il n'y a plus rien au-delà..? Une petite mort, ont dit de grands hommes, qui auraient presque mérité d'être des femmes et de connaître l'inouie volupté du phénix, qui sait mourir et renaître et mourir encore, dans une boule de feu, dans un nuage de cendres. Et cette volupté, il n'était possible de la connaître qu'en suivant la route tracée par le Vice, en multipliant les occasions, en variant les combinaisons, en changeant les odeurs, en modifiant les saveurs, en cherchant toujours, ailleurs, une alchimie toujours différente des peaux qui se frottent et se confondent.

Frivolité, inconstance, intempérance... ces mots valsaient au matin, quand la Vertu pointait le bout de son nez au pied du lit avec dans le regard et dans la ligne trop serrée de ses lèvres cet air de "je te l'avais bien dit"... Venaient alors les heures d'expiation, les promesses gasconnes de "on ne m'y prendra plus", les résolutions farouches de vivre en ermite, de ne plus se donner, de refuser la lâcheté et la facilité de l'abandon en se disant que oui, décidément, on vaut bien mieux que cela.

Mais la Volupté - et son cortège de tentations - revenait toujours agiter les clochettes de son bracelet de cheville en un doux carillon qui donnait envie de danser, d'oublier, de se perdre. A défaut de séduire, être séduite était un plaisir dont il était dur de se passer. A défaut de retenir, définir soi-même les règles du jeu et revêtir des semelles de vent semblait la solution pour ne jamais prêter le flanc aux douleurs werthériennes, aux souffrances soréliennes, aux déchirements d'une Phèdre et de son fol amour - et de ce feu fatal à tout son sang - au regard d'indifférents Hippolytes, adorés de loin et jamais approchés.

A défaut de grives on mange des merles. Mais il faut avoir la dent dure.

A la croisée des chemins, à l'heure de l'Amoureux, au rendez-vous d'Hercule, rien ne prépare à ce repas-là et pourtant, une fois la table mise, il n'est d'autre choix que de continuer à y souper... Jusqu'au moment où l'équilibre se rompt, où, un jour, on entend des mots différents, des mots qui surprennent, des mots étrangers au monde du Vice. Alors bien sûr, au début on les écarte, ce sont encore des mirages, on n'en connaît pas le sens, on n'y croit pas, en fait, tout simplement. Alors bien sûr, on blesse ceux qui les disent, on griffe, on mord, on soufflette et enfin, de frustration, on tourne le dos et on reprend son errance. Le tout sans la moindre conscience du mal que l'on a fait, car oui, pour le voir, il faudrait regarder les autres... Mais non, on préfère rester concentré sur soi-même, sur la recherche qui nous obnubile. Plaisir ? Devoir ? Discipline ? Facilité?

A l'époque, cela semblait facile, léger, même s'il y avait néanmoins de la souffrance, celle de ne pas réussir à s'estimer, celle de se refuser, en fait ,à agir de façon à fonder cette estime. A l'époque il n'y avait d'autre souffrance compréhensible que la mienne. Age profondément égoïste, nature égoïste et égotique aussi sans doute. Mais sans cela, eût-il été possible de n'aimer aucun des hommes que je serrais dans mes bras?

"Toi, tu as dû en briser des coeurs sur ton chemin", m'a dit quelqu'un, il n'y a pas si longtemps en fait... Ma réaction fut inélégante - en anglais on dirait to snort, l'incrédulité marquée par une sorte de reniflement à la fois dédaigneux, dubitatif, non sans ironie. Ma réaction ne fut pas prise au sérieux cependant et j'en vins à me demander si...

En fait oui, peut être, je n'y avais pas pris garde, mais dans cette valse à mille et trois temps, j'avais dû en blesser plus d'un, qui ne disait peut être pas ces mots en l'air, qui n'agissait pas - comme je le pensais alors - pour s'assurer que la reconnaissance que je me devais d'exprimer pour avoir été choisie - moi qui me terrais sans que mon orgueil léonin le permît cependant tout à fait - fît de moi son affidée. Oui, j'avais probablement fait mal, et cette idée me faisait horreur tout à coup.

Elle me faisait d'autant plus horreur que, du mal, j'en fis sans doute plus encore dans les années qui suivirent et durant lesquelles je pensais pourtant, ayant jeté ma gourme comme le font les jeunes gens mais pas les jeunes filles ordinairement, avoir quitté les sentes du Vice pour les chemins de traverse longeant la route escarpée de la Vertu, à portée de sandales.

Mea culpa, donc.

De l'esprit comme une commode: tiroir du haut


Certains ont l’esprit en escalier, mais d'autres, on l'aura bien compris, voient le leur comme une commode. Baudelaire, dans l’un des ses spleens, déclarait que son (triste) cerveau cachait plus de secrets qu’un gros meuble à tiroirs encombré de bilans, de vers, de billets doux, de procès, de romances, avec de lourds cheveux roulés dans des quittances. Je rends les cheveux à qui en aura l’usage mais conserve par devers moi les quittances, qui sait si l’on ne m’en demandera pas d’en rendre compte un jour ?

Les bilans sont souvent les plus faciles à classer et à organiser dans les dossiers que l’on apprend à suspendre aux cimaises de sa mémoire. Ils tiennent en peu de choses, se révèlent souvent manichéens, plus souvent encore de mauvaise foi, parfois penauds voire repentants.

Les vers, quant à eux, sont plutôt des jeux, des paris, des exercices. Que l'on en écrive un ou qu'on les accumule, ils ne sont bien souvent que le fruit d'un calcul. En comptant douze pieds, on se sait assuré, dix ou huit en revanche font parfois trébucher. On reconnaît enfin, lorsqu'on a du recul, qu'aligner des quatrains en fait est ridicule, et que pour mélodieuse que fût cette pratique, elle ne sonne pas juste dans nos vies sans musique.

Les billets doux, ah qu'ils le semblaient aux temps bénis où l'illusion de la douceur nous anesthésiait encore... Qu'ils semblent creux et sans substance quand l'instant a passé. Tous les serments déclarés la main honnêtement serrée sur un coeur qui ne bat que pour vous, les je t'aimerai éternellement, au point que la mort même ne saura distendre le fil qui nous relie, je t'aimerai en dépit de tout ce qui nous sépare et scellons nos destins au ciment de nos différences essentielles... Ces billets qui rappellent comment s'échappait une mèche sur un oreiller un matin, qui comptent les minutes d'éloignement, qui tremblent sous le poids des toujours des jamais des encore des toi, oui, toi, encore toi et puis... sur le dessus de la pile, le dernier billet « Ne m'attends pas ce soir ».

Procès facile, puisqu'à charge seulement, mais n'est-ce pas là le principe du nemo auditur propriam turpitudinem allegans?

Romancer enfin les miettes que l'on a ramassées. Se souvenir des belles choses, reprenait comme devise une réalisatrice dans un film éponyme ? Peut-être ne garde-t-on en fait que les bribes qui n'ont que l'importance que l'on veut bien leur donner. Peut-être que pour ne pas avoir à se sentir médiocre on préfère ne conserver que la version des faits où l'on se donne le beau rôle.

A mesure que l'on avance en âge et que l'on remplace les liaisons éphémères comme les insectes du même nom, aux ailes plus vite brûlées qu'elles n'ont mis de temps à se déployer, par des histoires aux accents que l'on veut plus adultes, on écrit son histoire en omettant les parts d'ombre. On accusera ainsi plus facilement quelqu'un d'avoir pas su être à la hauteur de nos attentes, de nos espérances, mais surtout de nos rêves si l'on s'en fait l'image d'un bouffon sans épaisseur, sans talent aucun, pas même celui d'avoir, un moment été sincère. A quoi bon convoquer les moments plaisants et riants que l'on partagés, les heures passées à s'étreindre sans vraiment se parler, si ce n'est du regard, les bagarres de gosse pour une serviette éponge plus sèche qu'une autre, qui se finissent en gémissant dans une baignoire dont on griffe les murs carrelés, les rencontres anodines dans le couloir qui mène à la cuisine qui ne se concluent pas puisqu'elles durent et s'installent, sur la pointe des pieds, un genou en équilibre sur la saillie d'une hanche, les mains accrochés au rebord d'une bibliothèque qui oscille, les dîners d'un sachet de M&M's récupéré à la hâte dans une station-service avant de rentrer et d'une bouteille de Pouilly dégottée dans le placard que l'on pensait pourtant vide, en regardant le dernier film pas vu encore qui traînait encore sur l'étagère du vidéo-club, les parties d'échecs ou de cartes aux regards concentrés, aux menaces murmurées devant la sournoiserie du coup à venir, aux matins qui voient se poursuivre inlassablement les entrelacements et les enlacements nocturnes...

Ne dirait-on pas pourtant que je me souviens de tout cela? Non, je l'ai ré-écrit.

Parce que seules les situations saugrenues me restent, parce que je refuse d'avoir eu tort en rejetant certaines promesses que je n'étais pas prête à faire à mon tour. Parce que ce n'était pas le moment, parce que ce n'était pas le bon partenaire pour continuer quelques pas encore.

Et puis un jour, j'y ai cru vraiment, et les souvenirs qui se faisaient chaque jour semblaient tellement prendre matière que j'ai pensé pouvoir y bâtir un château. Oui j'y ai cru, cru que c'était cela, que c'était pour de bon et que rien, jamais, ne viendrait remettre en question cette certitude qui me réchauffait.

J'avais oublié, malgré un pragmatisme célébré notamment par des gens qui y voyaient là un travers à tout mode d'élévation spirituelle et intellectuelle, que l'on ne construit de maison ni, à plus forte raison, de château que sur des fondations qui se solidifieront avec le temps. Que l'éducation, les valeurs fondamentales, l'idée même de ce pour quoi nous vivons et agissons, les choses et les gens que nous respectons sont autant de barres de métal qui arment le béton sur la surface duquel s'élèveront les tourelles, les murailles... the cloud-capp'd tow'rs, the gorgeous palaces, the solemn temples ...

Nous sommes faits de l'étoffe dont sont faits les rêves, dit le même Barde. Mais que nous ne nous avisions pas de confondre nos rêves de possible avec l'humainement possible, car plus dure sera la chute.

En fait, il suffit d'un peu d'inconséquence, de légèreté, d'une boussole orientée toujours vers le jour qui point...

Master command: delete memories – enter

Bémols


Il y a, dans l'innombrable corpus de la musique des plain chants les plus reculés à nos jours, des airs qui semblent un peu "pompiers" mais n'en laissent pas moins une trace dans nos âmes.

Afin d'assortir mes oreilles au triste spectacle grisâtre et humide qui coulait sous mes yeux, j'ai choisi un compositeur qui ne m'apaise généralement pas, un compositeur qui me jeta même dans des abymes d'angoisses lorsqu'enfant j'entendais les cors annonçant l'arrivée du loup que l'inconséquent petit Pierre risquait bien de rencontrer s'il persistait à ne pas être plus prudent. Doit-on y voir là un respect déjà bien ancré des notions d'ordre et de discipline, une conscience aigue des dangers de la transgression des consignes familiales et sociétales? Libre aux férus d'analyse de gloser à loisir.

Prokofiev m'était donc synonyme de peur incontrôlable et même les trilles guillerettes de Petit Pierre ne parvenaient pas à me rasséréner. C'est donc avec surprise que je me découvris un attachement particulier pour le thème principal de la danse des chevaliers de Roméo et Juliette, ses accents grandiloquents, son rythme de marche funèbre méphistophélique, les hommes virevoltant à pas lourds (paradoxe?) vers leur destin funeste; la fin est inscrite dès l'ouverture, l'histoire finira mal, et mon optimisme teinté de cynisme et de désillusions barbote avec aisance dans l'eau sombre de cette folle idée - non sans croire toutefois qu'entre l'ouverture et le final de bien belles choses peuvent se produire, ce qui devrait suffire à consolider l'idée que, malgré tout, le bonheur existe - tout comme Odette glisse avec élégance sur le lac de Tchaïkovski.

L'ambiance est à la gaze des tutus de gala glissant le long des parquets mais pourquoi, sous prétexte que ce n'est pas à la mode, tournerait-on le dos à la musique de ballet?

D'aucuns jetteront des mots tels que mièvre, grandiloquent, musique alibi... Après le cygne, je me ferai donc colvert en tenue fauve à petits points pour mieux laisser glisser leur mépris sur mes plumes comme autant de gouttelettes. Après tout, je ne crois pas avoir envoyé quelque bristol pour les inviter à demeurer entre mes deux oreilles.

Il en va ainsi, je le crains de tous les styles de musique que l'on peut chérir en s'exposant ainsi aux critiques sardoniques, aux regards de pitié non feinte, aux soupirs inspirés, aux emportements attisés par le port d'oeillères. "Mais c'est tellement ringard", "mais c'est tellement mauvais", mais ce n'est PAS de la musique"...

Ah oui? Je m'étonne alors que l'on ait pu inviter à se réunir musiciens et techniciens pour produire une sorte d'objet non identifiable puisque, au final, cela n'a rien de musical. Non, décidément, il faut être bien sot pour songer à enregistrer, pis à produire, quant à acheter n'en parlons pas, de telles monstrusosités...

Alors non, je ne me roule pas sur le sol en poussant de petit cris de bonheur en entendant la dernière découverte de la scène française - nouveau Brassens, nouveau Ferré, pourquoi pas nouveau Johnny Haliday tant que nous y sommes - ou les éructations teutonnes sur le mal de vivre du dernier groupe d'androgynes en provenance directe d'outre-Rhin (en revanche, je donnerais mon bras gauche pour connaître la marque de leur rimmel ô combien résistant).

Pas plus que je ne me pâme en écoutant Ravel, Dvorak oui qui sais-je encore.

Et si ma passion jamais diminuée pour l'adagio de la sonate pour piano n°12 en Fa majeur (KV332 pour ceux qui tiendraient à la précision) du divin Wolfgang, pour le Dido's Lament de Purcell (ah Dame Carolyn Emma Kirkby... merci pour votre seule présence sur cette terre, mais j'aime aussi infiniment Susan Graham, infidèle en musique que je suis), pour le 3e mouvement de la sonate au clair de lune par Kempff - avec ses imperfections qui en font une perfection pour moi, oh, how my heart race along with his hands -, pour l'élan que prend tout à coup la voie de don Ottavio jurant de venger l'honneur de donna Anna bafoué par l'infamous don Giovanni, pour la mélancolie d'une valse de Barrios, la troisième, égrenée sur les cordes d'une guitare classique, si ma passion, disais-je, pour ce que l'on peut considérer comme des merveilles de tout temps sans passer pour fantaisiste, ne me vaudra ni horions ni mise au ban par mes pairs... qu'en est-il de mon goût pour certaines insolences de Delerm (dont la voix m'irrite cependant au plus haut point), pour le culte que je voue à certaines chansons de Brassens, chantées depuis l'enfance, pour le swing tellement délicieux des Andrew Sisters (mais comme personne ne connaît, le risque demeure mineur sauf si écoute collégiale il y a), pour le boléro sud-américain overdosé en glucose - mais comment résister à Besame mucho par Freddy ou la Barca par los panchos - pour les sonorités gramophonesques des tangos de Gardel, pour le chaloupé des milongas populaires, le piano de Jerry Lee et le Bang Bang de Nancy Sinatra? Ajoutons dans le désordre Monheit, Joaquin Sabina, Harry Belafonte, Lisa Ekhdal, Ray Lamontagne, les Tindersticks, Queen, Amy Winehouse et Amos Lee pour compléter la playlist, nous n'en arriverons pas au tiers de toutes façons, mais déjà des sourcils se lèveront... J'en oublie volontairement, il convient de garder matière à d'autres emportements.

Pour autant, ai-je déjà fait noter à quelqu'un que son papier peint était atroce et que je ne pourrais vivre dix minutes en l'ayant sous les yeux? Tourné-je le dos à une personne sous prétexte que son parfum trop musqué ou fleuri me griffe les narines? Me lancé-je dans une plaidoirie sur le mauvais goût artistique si quelqu'un a eu le malheur d'afficher une repro de Bernard Buffet dans son couloir (jamais vu jusque-là mais je demeure vigilante)? Rayé-je une connaissance de longue date de mon agenda sous prétexte qu'elle est allée voir le dernier Rambo au cinéma?

Non.

Chacun fait ce qui lui plaît, comme scandait un groupe éphèmère des années 80.

Qu'on se le tienne pour dit, est à mon sens, un pas de plus vers la sagesse. Mais cela n'engage que l'opinion de la personne qui use ici de son clavier.

Prokofiev donc, m'emporte dans sa danse macabre - non je ne confonds pas - et défie les noirs nuages qui roulent sur la forêt d'antennes que je distingue de ma fenêtre en roulement tempêtueux et sinsitres avertissements. Brrr, j'en tremble, mais c'est si bon l'éloge de la folie des hommes...

Trajet



Odeurs d'after-shave, de gel douche citronné ou chypré, de shampooings aux fruits rouges, vanillés, orange amère ou chocolat. Mines glabres, encore, que traversent parfois d'infâmes cicatrices juste à l'appoint d'un col blanc, pour l'heure. Fond de teint aux teintes agrumes sous le blafard révélateur des néons. Ongles nets ou déjà souillés par la barre de métal par trop de mains étreintes. Fragrances coûteuses ou effluves malsaines de corps mal lavés malgré l'horaire matinal.

Les regards se fuient, les iris s'agitent à l'ombre des cils baissés, les coups d'oeil sont dérobés, voyeurs ; curiosité humaine qui pousse à jeter un oeil par les fenêtres allumées, le soir.

Journaux dépliés et coudes à l'avenant. Lectures communes à l'insu de celui qui tient le 20 secondes, le
Politain, le Matinée Moins, le Pour Vous Paris ou autre feuille consommable en vitesse quelle que soit la durée du trajet.

Au moins avant cela, pouvait-on apprendre quelque chose sur les curiosités littéraires des voyageurs des trajets laboraux et laborieux pour certains. Le dernier Cornwell, maintenant remplacée par Vargas, aujourd'hui par les volumes bibliques de la trilogie Millénium, les livres à couverture "home made" dissimulant une romance à l'eau de rose, à coup sûr, ou un roman d'aventures sentimentales à la couverture explicite présentant pirate ou cheihk au torse dénudé. Des classiques parfois, souvent même, Zola, Balzac, rarement Proust, peu propice aux lectures en tranches de pain d'épices. Hugo en désuétude, peu lu hors des classes et rarement parcouru en vitesse par les lycéens tenus d'arriver avant la sonnerie de début des cours dans les lycées du quartier Latin. Des essais, parfois, sociologie beaucoup, philosophie à la mode, sentences post-modernes sur les nouvelles règles de la Polis et les abus de la Police. Une pépite parfois, un Magnus Mills, un Easton Ellis d'avant American Psycho, un Lodge ou un Auster qui rendent plus léger le trajet. Et toujours, immanquablement, le best-seller du moment, le Goncourt de l'année, le Renaudot parfois, si difficiles à caser dans un sac à main ou dans une sacoche de cuir.

Ecouteurs blancs des heureux détenteurs d'IPod ou de ceux qui les imitent en désassortissant le lecteur et les oreillettes. Depuis l'avènement de l'intra-auriculaire, plus de tssss tssss tssss au rythme des basses et batteries rock ou punk, plus de bom bom bom bom aux relents de Goa ou de Trance, plus d'éructations étouffées de rappeurs en mal de reconnaissance par l'ingrate société. Drôle, par ailleurs, comme on ne remarquait jamais ceux qui avaient Mozart, Schubert, Purcell ou Boccherini dans les oreilles.

Les têtes ne se sentent plus obligées d'osciller en rythme pour marquer l'isolement volontaire et rebelle. De 7 à 77 ans, tous arborent leurs fils en travers de la poitrine et ces petites excroissances sortant discrètement et silencieusement désormais des pavillons.

Les stations qui s'annoncent comme par magie, suavité d'une voix qui dénote lorsqu'on a face à soi le défilé sordide des souterrains sombres qu'illuminent quelques tubes et, à l'encre blanche tracées au pinceau, des cotes numériques... un kilomètrage?

1340 approche, le terminus du jour aussi.

Le tourbillon des images reçues se calme, se perd, s'oublie. Ce soir un autre prendra sa place. Ce soir, il y aura de nouveau un trajet à effectuer.

Rituels

L'après-midi concourt pour la majeure partie des Parisiens au rite hebdomadaire des courses. Certains s'embarqueront dans leur monospace ou dans leur berline pour une courageuse virée dans les hyper de proches banlieue où ils ne feront cesser les chouinements inhérents aux longues attentes en caisse qu'en remplissant leurs caddies de paquets de chewing gum ou de bonbons habilement placés en tête de gondole, à portée de bras enfantins.

Leur expédition aura tout de celle de Néanderthal en quête de mammouth, elle les mènera au bord de l'épuisement, de l'agacement et, les jours fastes, ils éviteront de justesse de délivrer la torgnole défoulante dans le bouchon du périphérique sud.

Les moins courageux se contenteront des supérettes bien fournies mais aussi très achalandées en ces samedis aux séquences de course contre la montre, de contre contre le vide consumériste des fermetures dominicales (ouf, heureusement qu'il reste Leroy Merlin ou Ikea).

L'observation des tapis roulant de caisse ouvre des fenêtres incroyables sur la vie quotidienne de nos voisins.

Ceux qui ont fait le choix de prendre leur temps pour vivre, de suivre la tradition ancestrale qui fait tourner la vie familiale autour des repas pris en commun y entassent les pots de confiture, boîtes de céréales, packs de lait et bouteilles de jus de fruit frais, les légumes à peler, les paquets de Panzani et d'Uncle Ben's. Les dames auront le visage frais et à peine maquillé et le regard fier de l'intendante qui prend soin de ses ouailles.

Des étudiants attardés ou de jeunes actifs pas très concernés y empileront les boîtes depizza surgelée moins onéreuses que les commandes chez Pizza Hut pour des bouffes entrecopains qui se conjuguent en dizaines, bouteilles de vin pas forcément choisi avec discernement mais qu'importe le flacon..., paquets de chips mexicaines pour un simulacre d'apéro, bouteilles encore, alcools forts pour la frime, cocktails déjà mélangés aux teintes acidulées dans le cas où des filles seraient prévues... Ceux là semblent ne jamais acheter de papier toilette lorsqu'on y songe, ils doivent passer leur vie à sonner chez le voisin... Ils n'achètent pas plus de liquide vaiselle ou de produit ménager, d'ailleurs.

Il y a aussi le couple bio qui complète son marché du matin dans le XIVe arrondissement, qui se demande si l'épeautre de chez Bjorg vaut celle de chez AB... qui a remplacé depuis longtemps les packs de lait UHT pasteurisé par des briques de lait de soja, qui lit les étiquettes jusqu'à la dernière ligne, la plus intéressante puisque celle qui contient les E523, polyvinylpyrrolidone E1201 et 1202 ou autre cire de polyéthylène oxydée 914...

Il y a les triomphantes mamans hyperbookées qui occupent la largeur des rangées avec leur poussette à trois roues et leur caddie high tech et qui s'indignent qu'on demande poliment le passage alors qu'elles sont en ligne en train de demander à leur pédiatre si le lait guigoz 2e âge ne risque pas d'empâter trop les joues déjà rubicondes de leur cher trésor...

Il y a les semi-margninaux qui achètent leur bouteille de Ricard ou de porto et jettent au dernier moment sur le tapis un paquet de chewing-gum Hollywood pour ne pas donner l'impression de n'être sortis que pour acheter leur drogue liquide.

Il y a ceux enfin, qui en profitent pour stocker les bouteilles, packs, paquets trop lourds pour être rapportés en soirée, après une longue journée de travail et qui bénissent le système désormais incontournable des livraisons à domicile, parce que là, oui, le samedi, ils seront là pour réceptionner, entre deux séries de mails à renvoyer, de livres à finir, de films à programmer pour le dimanche après-midi pluvieux, de dîners festifs ou de soirées en tenues de guerre.

On sort de ces instants allégés d'un nombre d'euros certes plus élevés que prévu, mais on ne gémira pas devant l'absence de lait dans le frigo pour un réconfortant cafélatte les jours moroses, devant la vacuité de l'étagère où trônent les filtres à café, acusatrice.

Il faudra tout ranger oui, avant de sortir, mais le coup de dix-huit heures qui sonne après tout ce tourbillon rend las tout à coup, on irait bien se coucher, on prendrait bien un bain, hélas, le rituel ultime du samedi est qu'il faut sortir, pour ne pas se montrer asocial, pour ne pas passer pour un loser... Et puis après tout, qu'importe, depuis qu'un chanteur à la voix crispante a célébré les joies du séchage de dîner en ville, rester chez soi deviendrait fashion...

Alors, sortirai-je ce soir ou non?