samedi 14 novembre 2009

April in Paris

Pour hâter le retour du printemps, arôme de papier froissé, deux pages restées collées par hasard... ou pas.

Ca y est, les jours s'allongent et les ombres avec elles, voici venu le temps où l'on aime flâner, on se plaît à chercher l'aile d'une hirondelle, et l'on passe des heures aux terrasses des cafés.

C'est à ces moments-là que les jupes fleurissent, que les jambes des filles attirent les regards, il y a dans l'air du soir des mots doux qui frémissent, il n'y a plus de matins brouillés aux yeux hagards.

Tout paraît si léger et tout devient possible, on se prend à rêver, parfois à espérer; on attend tout d'un rien, tout nous semble accessible; un rien devient un jeu, une raison d'exulter.

Il ne faut parfois pas plus qu'un regard croisé pour se sentir soudain devenir roi du monde. C'est l'heure des frôlements, des gestes échangés, la valse hésitation, l'impitoyable ronde.

Dans l'air du soir frémissent des mollets dénudés, des épaules encore blêmes, des joues qui se rosissent. Le vent qui s'était tu fait soudain s'envoler la longue robe brune d'une blonde inconnue.

Instantané fugace d'une jambe exposée, un souffle de désir a envahi la rue. Et dans les yeux mi-clos des mâles aux aguets, les envies d'être sage tout à coup pâlissent.

Allegro ma non troppo

Je ne peux en aucun cas prétendre connaître la musique russe - il serait d'ailleurs présomptueux de ma part de prétendre connaître réellement quelque musique que ce fût, mon éducation n'ayant compris ni la pratique du moindre instrument, ni l'apprentissage du solfège - et encore moins des compositeurs tels que Rachmaninov, qui sont entrés très tardivement dans ma vie.

Quelle ne fut pas ma surprise dès lors de découvrir que l'un des concertos pour piano dudit compositeur (le n°18 en do mineur pour être précise) n'était autre que la base d'une rengaine sirupeuse datant des années 70 et remise au goût du jour par une de ces chanteuses qui font les choux gras des casinos de Vegas.

Double choc: mon inculture musicale en premier lieu, car je n'avais jamais entendu ce concerto, qui semble pourtant être l'un des plus célèbres de Rachmaninov, et ensuite devant l'audace d'un individu qui ne s'est pas foulé pour obtenir un morceau de ceux qui squattent la tête des charts pendant des semaines.

Renseignements pris, il apparaît que ledit personnage pensait (en toute bonne foi?) que la composition du Russe était tombée dans le domaine public.

Il peut sembler inutile de s'émouvoir, tout le monde a aux oreilles les accents d'un Gainsbourg reprenant Chopin, Brahms ou Dvořák entre autres.

Mais le rapport de Gainsbourg a cette musique semble diamétralement différent, ne choque pas, apparaît plus comme un clin d'oeil aux mélomanes de la part d'un fou de musique.

Est ce une forme d'anti-américanisme primaire que d'intenter ainsi une forme de procès en détournement sous prétexte que celui qui a réinvesti Rachmaninov est plus connu pour avoir écrit des morceaux sur la B.O. de Dirty Dancing que pour avoir laissé un véritable patrimoine musical en héritage?

C'est toujours possible...

La musique est un champ de possibles où les reprises et les emprunts sont légion. Un compositeur comme Mozart, dont la mémoire musicale est confondante - et il suffit pour cela de se remémorer l'anecdote du Miserere d'Allegri, entièrement retranscrit à l'issue d'une seule écoute et sans opportunité de prendre une note - a pu subir des influences multiples sans en être forcément conscient. Et il arrive parfois qu'à l'écoute de son oeuvre on se prenne à noter des similitudes avec tel ou tel passage d'un compositeur antérieur.

Peut-être est-ce aussi une des raisons pour lesquels nous naviguons tous sans trop de roulis entre les diverses époques qui ont marqué l'histoire de la musique, car dans chacune d'elle on décèle un accent, un bouquet de notes ou d'harmoniques dont la familiarité même lointaine rend soudain notre oreille plus réceptive.

Je me suis éloignée sans le vouloir de la musique russe, et chemin faisant, suis repartie m'égarer le long des chemins bordés de Köchel, de basse continue, d'aria da capo.

J'ai sans doute besoin d'un peu plus de temps pour pénétrer mieux la quintessence d'une âme slave que je trouve bien plus facilement dans la littérature, et avec grand plaisir.

Mais une oreille ne s'éduque qu'avec le temps, et je compte bien le prendre.

dimanche 20 septembre 2009

Bon anniversaire

Dans une semaine - samedi pour être plus précise - c'est l'anniversaire de C..., ma meilleure amie.

Oui, je sais, d'aucuns trouveront niais l'emploi de cette expression dans la bouche ou sous les doigts de quelqu'un qui a dépassé la ligne des 35 ans.

Il s'agit pourtant de la seule expression convenable, idoine, appropriée et ancrée dans la réalité. Ma (à moi, pas à mes voisins) meilleure (parce qu'à un niveau supérieur il n'y a personne) amie (ah qu'est ce que l'amitié, j'y reviendrai, mais c'est diablement plus difficile à trouver et à entretenir que l'amour au sein d'un couple, en un sens).

Au-delà de son anniver
saire (elle atteint l'âge vénérable de 37 ans, et ce avec une silhouette de gazelle et un minois de jeune fille; saluons l'exploit, même avec envie), il y a aussi matière à célébrer le moment de notre rencontre. Nous nous sommes, en effet, connues sur les bancs de l'école primaire bien que n'ayant jamais partagé la même classe.

Le mois de septembre est donc évocateur du moment où nous nous sommes parlé pour la première
fois. Par une suite de hasards malencontreux (plus de place en atelier cuisine pour elle et pas de choix pour moi qui étais absente le jour de la sélection) nous nous retrouvâmes dans l'atelier broderie des activités manuelles du vendredi après-midi.

La broderie...


Il suffit de dire que C... préfère de loin le fil de plomb des vitraillistes voire le fil à plomb des bâtisseurs à tout autre type de fil...
Quant à moi, j'ai démontré depuis que le maniement de l'aiguille ne ferait jamais partie de mes possibles talents (dans le cas contraire, les boutons que je recouds à grand-peine garderaient une position stable plus d'une semaine, je pen
se).

Bref, n
ous peinâmes (enfin je peinai, elle a le privilège d'être si habile de ses mains que même le point de tige lui était facile) sur un napperon floral du meilleur goût. Ah oui, il s'agissait là de véritable broderie, pas de tapisserie sur canevas pré-coloré...

Il convient là encore de préciser que nous fréquentions à l'époque une école républicaine et laïque au sein de la
quelle on eût pu penser que la vision de l'éducation des jeunes filles ne gardait plus trace de ce que Colette en décrit dans Claudine à l'école...
A nous imaginer sagement pe
nchée sur notre toile bardée de pointillés, on eût pu croire que planait sur nous l'ombre de quelque bonne soeur bienveillante.

Eh bien non!


A ma grande honte, et bien que plus de vingt cinq ans aient égréné leurs gouttes à la clepsydre du temps, je suis parfois, à l'occasion d'un déménagement ou autre mouvement de boîtes de rangement, confrontée à la visio
n de ce trésor archéologique que C..., conservatrice ès objets en tous genres, a précieusement conservé. Nous nous amusons en voyant la netteté avec laquelle se remarque la différence de jeté de point entre sa main (sûre et rigoureuse) et la mienne (brouillonne et pas du tout concernée).

Mais il m'est impossible de médire de cette broderie ou de cet atelier puisque sans eux je n'eusse jamais eu la chance de rencontrer puis de me lier d'amitié avec C... .

De fil en aiguille justement, elle m'invita chez elle pour me montrer une tapisserie que sa m
ère avait dans son cabinet de curiosités, euh, son salon. A partir de là, nous partageâmes une infinité de choses.

Nourries comme nous l'étions par l'esprit d'ouverture de nos parents, nous avions un terrain de jeu à l'échelle d'un monde, toute découverte nous était permise voire encouragée.

Elle jouait du violon déjà à l'époque, moi j'écoutais en reprenant sans technique mais avec conviction des airs d'opéra. Nous explorâmes donc les discothèques familiales avec attention, nous émouvant d'un Dido & Aeneas de Purcell, attentives à un concierto d'Aranjuez de Rodrigo, tentant de nos voix encore juvéniles de grimper à l'assaut des notes ve
rtigineuses de Der Hölle Rache, battant la mesure sur Paco de Lucia et son Entre dos aguas au point que la K7 a dû se démagnétiser.

Certains moment restent gravés plus que d'autres, comme le battement de son pied pour garder la mesure du Kanon in D de Pachelbel qu'elle déchiffrait, comme une série de fous rires pris sur un morceau bien particulier de Tom Waits, comme notre façon d'enchaîner à toute vitesse les répliques entrecroisées d'Armande et d'Henriette dans les Femmes savantes, comme nos tentatives de compréhension des notes de bas de page de Bruno Bettelheim dans sa Psychanalyse des contes de fées - mais peut être étions nous encore trop jeunes pour saisir les subtilités du monde psychanalytique, en tous les
cas cela nous démontra magistralement qu'en littérature les degrés d'interprétation ne manquaient pas et qu'il ne fallait jamais rien prendre pour acquis.

Nous n'eûmes pas que des bons moments, mais les mauvais relèvent de l'intime, leur présence est importante aussi pour cimenter une amitié.

Il semble rare, presque une forme de privilège, de savoir les partager tout en conservant une certaine forme de pudeur, et peut être est-ce cela qui nous rapproche encore. Nous nous connaissons à demi-mot, nous nous lisons à livre ouvert, mais nous avons encore énormément à apprendre l'une de l'autre, à échanger sans compétition ni surenchère, nous comprenant parfois d'un simple regard qui peut nous faire éclater de rire à la surp
rise des gens présents.

Peut être est ce cela tout simplement l'amitié ?

Une forme supérieure de compréhension, une acceptation de l'autre en dépit, peut être même grâce à ses différences d'opinion, un socle commun de valeurs et d'éducation qui font que l'on partage un même langage comportemental, une même syntaxe affective, un même lexique social, des a
ffinités qui se croisent, qui se développent, qui évoluent avec le temps, l'envie de se faire découvrir des choses que l'on a aimées ou de confronter à l'autre des choses que l'on a détestées.

C'est aussi accepter ce que l'on pourrait prendre pour des erreurs, tout en se refusant à réellement porter un jugement, quitte à prendre sur soi, car, qu'est-ce qui importe le plus ? Avoir raison sur des fondements souvent incomplets (car on ne vit que sa vie, jamais celle des au
tres après tout) ou accepter de se rendre compte que l'on a tort en partie mais en privilégiant un lien rare?

On a beau dire, seule une véritable amitié sait s'inscrire dans la durée et ce, sans les recours parfois faciles que l'on use pour aplanir les difficultés de couples.

J'ai partagé avec C... quatre fois plus de temps de vie qu'avec l'homme que j'avais épousé...

C'est dire.


Alors bon anniversaire, toi ma meilleure amie que j'aime de tout mon coeur, en attendant de lever mon verre aux années qu'il nous reste à partager...

(et comme dirait ton fils : "Tsin Tsin!")



jeudi 4 juin 2009

Nell’ora del dolore

Je n'ai jamais aimé l'opéra Bastille, pas par un snobisme effréné envers l'architecture contemporaine, non, mais parce que je me trouve chaque fois confrontée au même problème d'acoustique...

Sur les envolées de l'orchestre, une sorte de mur semble s'élever parfois et couvre - et c'est bien dommage - les voix notamment du choeur.

Il est donc heureux que la Tosca ne soit pas un opéra trop submergé de ces grands moments choraux, nonobstant, je persiste et signe puisque mon plaisir en a tout de même été un peu gâché au premier acte.

Passons...


A cheval donné on ne regarde pas les dents, et je pouvais déjà m'estimer heureuse de disposer d'une excellente place de parterre alors que cet oeuvre se donne à guichets fermés, paraît-il. Et puis, cela faisait bien longtemps que je n'avais pas vécu le frisson d'une voix en direct...

Autant dire que je guettais mon "e lucevan le stelle" en piaffant...


La mise en scène, et ses décors volontairement sobres mais judicieux, me surprit agréablement (si l'on excepte les premiers instant du dernier acte, sur lesquels je m'interroge encore, peut être devrais je revoir le livret de plus près, après tout), avec un parti pris de modernité me négligeant pas pour autant le clin d'oeil vers un univers que l'on imagine volontiers baroque - non pas d'anachronisme ici, je me réfère à une profusion de tentures et dorures comme on les privilégiait à la grande époque - en contournant habilement le piège si facile de la surcharge.


Je ne connaissais évidemment aucun des interprètes - puisque cela fait bien longtemps que je ne fréquente plus les salles - mais l'annonce du remplacement au pied levé de l'interprète du soir de Mario (initialement A. Antonenko) par un sieur Agafonov pouvait laisser présager le meilleur... ou pas.


Il ne manquait pas de bonne volonté et d'envie de bien faire, comme on peut l'imaginer, et puis la critique pour être aisée, n'en retire pour autant aucun mérite à celui qui dispose d'une maîtrise technique que l'on n'effleurera jamais. Il manquait toutefois ce je ne sais quoi qui décolle pratiquement du siège, qui donne la chair de poule, qui fait trembler... Et s'il s'en tira plus qu'honorablement, il faut tout de même le dire, en dépit de l'épidémie tussive qui semblait avoir gagné la salle à maintes reprises (la grippe A déjà???), il resta toutefois en-deçà de la force dramatique de son rôle de sacrifié au coeur si grand. Et puis, il faut bien l'avouer, après Placido... qui saura encore faire scintiller les étoiles dans l'eau qui borde nos paupières ?

Manque d'objectivité et parti pris, je l'admets volontiers (et que l'on ne vienne surtout pas me parler d'Alagna ou je fais une poussée d'urticaire).


Le Scarpia du sieur Morris n'avait rien de gentil mais péchait peut être par manque de machiavélisme affiché (c'est vrai tout de même, Scarpia c'est le vrai méchant par essence, méchant même après son trépas d'ailleurs). Lorsqu'il explique qu'il n'entend user de Tosca que pour mieux la rejeter dans l'oubli après consommation, on a quelque peine à le croire, il semble trop épris, et ça ce n'est pas vraiment l'idée directrice, hélas.

Et Tosca, est-on légitimement en droit de se demander ? Quid de la cantatrice qui clame "vissi d'arte, vissi d'amore" ? Adina Nitescu, jolie brune piquante, ne manque pas de personnalité, c'est le moins que l'on puisse dire. On peut même préciser qu'elle n'en fait pas trop non plus, ce qui est sans nul doute la chausse trappe majeure du rôle. Elle est à la fois amusante dans ses jalousies, touchante dans sa ferveur à la Madone, prenante dans le dilemme qui la torture.

Son "Vissi d'arte" s'envolait, doucement pour commencer, puis sûrement, vers les cieux d'une interprétation sans reproche lorsque... pour quelle raison, par quel mystère, sur ce "perchè Signore" si bouleversant que l'on se sent quitter terre, sa voix sembla se refermer, oh, juste un brin, mais assez pour ne pas laisser la note déployer ses ailes dans toute sa plénitude. J'en grinçai quasiment des dents, étouffant à grand peine un gémissement de dépit tant elle m'avait prise au jeu jusque-là.

Cantatus coïtus interruptus
s'il en est.


Certains - a posteriori - ont évoqué la perturbation créée par le changement dans la distribution, un décalage de fait entre les interprètes majeurs qui aurait créé une interférence.

Admettons, je ne dispose pas des éléments pour infirmer ou confirmer cette hypothèse. Je n'en garde pas moins un souvenir fort plaisant de cette soirée, en dépit du nombre cumulé de cadavres qui jonche les planches lorsque le rideau tombe. Il est certain que la Tosca n'est pas l'histoire d'une partie de campagne non plus et que Puccini ne donne pas dans la légèreté (il n'y a qu'à voir Mme Butterfly).

Mais comment se passer de ce frisson tragique?


Ah j'ai failli oublier... une direction musicale excellente, toute en finesse et en puissance à la fois, avec un Te Deum superbe, il convient de le préciser (pourquoi oublie-t-on toujours l'orchestre et son chef lorsqu'on parle d'opéra? Bonne question)

dimanche 24 mai 2009

Caeca invidia est

Ce n'est pas faute d'essayer de résister aux multiples tentations d'une société ultraconsumériste...

Ce n'est pas faute d'avoir renoncé à Satan, ses oeuvres, ses pompes et ses encarts publicitaires télévisuels (en dépit de la joie renouvelée que procure le décodage de leurs divers degrés de messages)...

Ce n'est pas faute d'avoir banni de mes périodes d'attente de traitement capillaire par petites mains professionnelles les pages glossy des magazines bon marché criant la facilité de se looker comme telle ou telle starlette...

On pourrait enfiler les anaphores des heures durant que le constat n'en demeurerait pas moins là, écrasant de culpabilité. Wilde prétendait - il avait ses raisons, indeed - qu'il pouvait résister à tout, sauf à la tentation; d'ailleurs, si nous n'y cédions jamais, quel serait l'intérêt de l'invention d'un principe comme celui de la rédemption?

Alors oui, tout en me disant que je cède ainsi à la compulsion qui fait que l'on attribue tant de faiblesses (le pluriel ne dilue-t-il pas l'impression?) à mon sexe, j'ai mes épisodes consuméristes à outrance.


Il est inutile de chercher à justifier l'achat de quatre paires de chaussures d'été en deux jours, le nombre de jours ensoleillés et cléments que nous réserve la saison ne suffira pas à établir un schéma de rentabilisation eu égard aux considérations fondamentales que sont les couleurs que l'on peut se laisser aller à porter, aux fantaisies autorisées le temps que dure une rose, aux matières tellement inconfortables que l'on préfère aller pieds nus dès que l'occasion se présente.

Confiteor quia peccavi nimis cogitatione (ah ces sandales rouges vertigineuses), verbo, opere et omissione, mea culpa, mea maxima culpa...

Mais de là à céder aux autres sirènes, ah mais non, on ne m'y prendra pas...


Excepté ce téléphone - si utile pour s'occuper chez le coiffeur notamment, mais aussi en se promenant les mains libres, permettant l'organisation inopinée de blind tests, servant de galerie virtuelle de poche, évitant de se salir les mains avec le New York Times (d'aucuns s'interrogeront sur l'utilité de la lecture d'une presse non seulement étrangère mais bien éloignée de nos préoccupations, mais justement... c'est là tout l'intérêt), offrant enfin la consultation hystérique et compulsive du Littré, du Trésor de la Langue française informatisé, du Cambridge, des horaires de cinéma du jour...

Et puis franchement, au-delà de ses qualités, mais aussi hélas, de ses limites techniques (comment cela je ne peux pas envoyer la photo tout juste traficotée de mes petits camarades aux absents?), l'objet est si joli en lui-même.

Indispensable, incontournable, primordial, vital, impératif, immanquable...


A se demander comment l'on a pu survivre sans lui jusqu'ici.

Le seul hic, il ne fait pas encore le café (mais suggère moults endroits pour l'aller savourer, donne quelques tips sur les façons idoines de le servir, etc.).


Et c'est là que la société de consommation vous rattrape...


A force de voir s'étaler sur les 4x3 parisiens le sourire Ultra-Brite d'un acteur américain qui sut émouvoir la ménagère de moins de cinquante ans férue de vibrations de défibrillateurs manipulés à grands coups de tuniques vertes (il faudra un jour m'expliquer en quoi les aventures d'une rate en voie de subir une ablation suscitent assez d'intérêt pour scotcher devant leur écran des millions de spectateurs en haleine), à force de s'entendre seriner "What else?" par toute personne dotée d'une lucarne HD ou non, à force d'entendre défaillir de vrais amateurs de café au souvenir des tasses compulsivement ingérées, j'ai fini par tester, l'été dernier, l'introduction d'une ravissante capsule de couleur métallisée dans une bruyante mais non moins rapide machine.


J'admets, l'effet était bluffant, tant par la qualité de la mousse supérieure que par l'odeur qui gagnait la cuisine pourtant ouverte aux quatre vents. Quant à la saveur...


Le démon de la surconsommation allait-il me gagner pour autant ?

Allais-je me ruer dans la première boutique d'électro-ménager pour rejoindre le club des maniaques de la capsule?


Non.


Enfin, pas tout de suite.

Les priorités que je m'étais fixées ne comprenaient pas de machine à café, aussi divine fût-elle (en revanche les huit paires de chaussures ouvertes acquises en prévision d'un été brûlant - qui s'avérerait probablement pluvieux - l'étaient totalement, c'est une évidence).

Mais il existe sûrement un dieu pour les amateurs de nectars parfumés et corsés, les addicts à cette nouvelle ambroisie pour insomniaques patentés, les gens qui ne sont pas raisonnables et s'enquillent un ristretto ou un lungo (dire americano chez les Italiens, quitte à s'attirer un regard méprisant ou amusé, mais bon, j'aime trop savourer mon café pour le boire en deux gorgées, vieux souvenir sans doute de l'impécuniosité des années lycéennes).

A l'orée du joli de mois de mai, il fut offert un de ces engins merveilleux qui percent et distillent les capsules en tasses fumantes à mon géniteur bien-aimé. Sa passion pour le café n'étant pas à la hauteur des bonds que je fis en voyant le carton d'emballage posé dans la salle à manger, et quelques kilomètres de supplications fébriles plus loin, je repartis chez moi, la main droite bien serrée sur la poignée du carton, et ne l'ouvris que pour installer la bête chromée et étonnamment peu encombrante sur le plan de travail de la cuisine, qui semblait avoir le juste espace nécessaire pour l'accueillir, non loin de la bouilloire (oui, on peut aimer le café et le thé à la même mesure) et du grille-pain.

Avais je donc réussi à assouvir mes fantasmes caféinomanes sans pour autant céder aux sirènes ultraconsuméristes?

Quand le Grand Jour viendrait, serais je épargnée par la purge qui ne manquerait pas de guetter les victimes consentantes de la Consommation ayant si longtemps tourné le dos, voire freiné sur la Révolution en marche?

J'avais un espoir, en effet, enfin jusqu'à ce qu'ils mettent la main sur ma pile impressionnante de chaussures (surtout celles fabriquées hors des ateliers français non encore fermés pour délocalisation en Chine ou au Sri Lanka), qui me ferait sûrement un bûcher approprié...
Hélas, trois fois hélas, il me fallut revenir bien vite à la raison...

La possession de la Bête chromée n'allait pas sans des virées dispendieuses au Temple de la Consommation (et si la Consommation devait avoir un temple, il reprendrait sans nul doute les lignes et les autels du N... Bar des Champs Elysées) pour aller quérir ma dose mensuelle de capsules.

Car, déjà plus accro qu'un héroïnomane cramponné à sa seringue, je ne pouvais déjà plus imaginer un matin sans le ronronnement de ma jolie machine.


Une chose cependant me rassure, la consommation à outrance de des divins breuvages ne rend toutefois pas addict à la personne de M. Clooney, ce qui m'eût profondément contrariée, en dépit de talents d'acteur et de producteur indéniables de cette personne.

Allez tiens, je vais de ce pasrevisionner O'Brother (where art Thou?) en sirotant un café...

lundi 23 mars 2009

Air du temps qui passe

Une époque se terminait là, à l'orée de cette photo. Celle des bandes insouciantes où se mêlaient les générations sans distinction. Nous entrions dans l'âge adulte, charriant le poids des heures de notes prises courbés dans des amphis ou dans des salles bondées. Nous avions choisi nos voies, du moins pour le moment, mais les retrouvailles effaçaient les différences d'intérêts, de talents plus ou moins développés.

En fait, au milieu du groupe toujours un peu plus important en fonction des copains et copines ramenés pour l'été, des nouveaux arrivants découvrant l'endroit et traînant maussadement en quête d'autres jeunes pour traîner ensemble l'ennui des vacances en famille, des visiteurs étrangers en échanges linguistiques, il restait un noyau solide, depuis la toute petite enfance. Un groupe de cinq du même âge à peu de mois près, trois filles, deux garçons, depuis toujours et puis un, deux de plus selon les étés et les vacances passées chez une grand-mère ou l'autre.

L'une des filles fut avant tout une amie, jusqu'à ce que les plongées maternelles dans les registres d'état-civil nous déterminent un lien de parenté - au 5e degré certes, mais qui nous emplit de joie - quant à l'autre fille je la connaissais mieux que quiconque puisque nous partagions une même chambre et les mêmes grands-parents. Nous étions donc habituées depuis toujours à passer le mois de juillet ensemble, même si je lui préférais un brin sa soeur aînée plus aventureuse et chef de bande-née. Nous avons partagé les goûters de pain et de pâtes de fruit engloutis dans l'impatience de bondir retrouver les autres au soleil, les tableaux de corvées de table et de passage d'éponge pour ramasser les miettes (épreuve redoutée et qui même maintenant... eeerk), les toilettes sommaires dans une maison encore frugale en équipements modernes, à se verser des cuvettes d'eau dessus, accroupie dans une baignoire de bébé (l'installation d'une douche-cabine par les mains du grand-père et du quatrième larron de la bande, cousin de nom et de coeur plus que de sang réellement et qui avait oublié d'être malhabile, alors que nous entrions dans la pré-adolescence nous parut un luxe incroyable), les séances de démêlage de longues tresses blondes par ma mère pestant et soupirant, habituée qu'elle était à une fille aux cheveux raides et courts.

Nous passions l'été au sein d'une famille bizarrement recomposée où mon oncle maternel trônait en
pater familias en l'absence du grand-père, où ma mère suppléait sa belle-soeur, en visite chez ses parents près du grand château aux portes de Paris, en gérant l'intendance de la maison, où mon père, retenu par son travail, osait parfois un aller-retour si un week-end se prolongeait d'un jour férié.

Conscientes d'avoir un rôle à tenir dans la maisonnée, fût-ce à reculons, nous nous partagions donc, selon un tableau digne d'un bureau d'études modernes, les tâches consistant à mettre et lever la table, nettoyer cette dernière, passer le balai dans la salle à manger/salon (ancienne salle de café/poste/boutique en fait) et vider et remplacer la caisse du chat, créature recueillie un peu par hasard par mes cousines et entourée de tous les égards par un oncle qui prétendait pourtant ne pas aimer les
miafres (mais il réquisitionnait tout de même sa deuxième voiture uniquement pour le confort de transport du farouche animal qui n'eût pas supporté une caisse plus petite qu'une de ces énormes boîtes en planches solides.).

Nous partagions aussi les fous rires sur les bancs d'église où on nous envoyait sans discussion possible le dimanche matin (aucune possibilité de fuir, c'était la porte immédiatement voisine) et où nous conservions par devers nous une partie de l'argent de la quête (selon une répartition honnête dont le diocèse ne saurait nous tenir rigueur puisque nous offrions de nos gateaux maison au curé) pour acheter des roudoudous (le luxe, 50 centimes pièce soit deux pour un franc) ou des Carambar (20 centimes soit cinq pour un franc, ce qui multiplié par trois généreux donateurs constituait un véritable butin pour le dimanche).

Nos journées se passaient dehors, en jeux sur les blocs de granit, tour à tour chateaux, forts yankees ou saloons du far-west, camps de sioux, tente caïdale au milieu du désert, en assauts menés sur la tour décatie du XIIe siècle. Nous dévalions des pentes sur des cartons empruntés avec des mines chattemites aux commerçants... pour transporter des livres oui... pour nos parents...

Nous construisîmes ensemble nos premières cabanes dans les bois, sommaires tout d’abord, puis plus solidement ancrées aux arbres, avec force ficelles récupérées à droite à gauche voire chipées en cuisine, avec des toits de branchages entremêlés et des sols de mousse sèche appliquée avec soin, avec, enfin, des cartons d’emballage empilés et découpés transformés en fauteuils ou en trônes. L’imagination ne nous manquait dans nos drôles de jeux de rôles et du haut du calvaire au panorama à perte de vue s’ouvrait devant nous l’étendue des grandes plaines de l’Ouest américain, le sommet devenait notre Mont Olympe ou redevenait une heure ou deux la massive forteresse prise aux Anglais par un connétable breton agonisant.

L’un d’entre nous vivait sur place, avant l’heure où les pensions l’accueilleraient loin du village pour une longue et savante scolarité, et il partageait volontiers avec nous les cabrioles des chatons que les deux chattes de sa maisonnée cachaient précautionneusement sous les déchets de bois taillé de l’atelier de son père et les promenades du poney caractériel que nous ne nous aventurâmes guère plus à monter après avoir tâté de ses dents en touches de piano sur nos tendres mollets. Nous partions en singulière procession dans les rues du village et les petites routes qui encerclaient la montagne, toujours accompagnés de deux ou trois chiens haletants au pelage parsemé de petites boules végétales qui s’agrippent au moindre poil, parfois l’un des chatons au poil angora tacheté comme par accident était juché sur la crinière, miaulant piteusement le temps qu’on le reprenne dans nos bras. Chacun rentrait chez soi pour le goûter ou le dîner, N... le premier, les heures de repas de la campagne étaient appliquées chez notre arrière-grand-tante, C... en second, sa grand-mère l’attendait, nous ensuite, parfois accompagnées d’E... qui, lui, n’avait pas d’horaires à proprement parler, et nous nous donnions rendez-vous dans le quart d’heure pour reprendre nos jeux ou, plus tard, pour simplement flâner sur la pierre encore chaude de la croix de pierre au centre de la place.

Finalement, c’était aussi bien que d’avoir des frères et sœurs mais sans les inconvénients que peuvent apporter la pratique quotidienne, la promiscuité et les chamailleries. Nous nous étions choisis en un sens, nous nous disputions mais cela durait peu et surtout n’avait pas d’incidence sur le fonctionnement familial.

Nous connûmes ensemble les premiers bals et permissions de minuit. Nous dansâmes ensemble les premiers slows estivaux, parfois en riant tellement que nous n’arrivions pas au terme de la chanson.
Hotel California fut, en particulier, une expérience excellente en matière de formation au mal de mer.

Nous eûmes des soirées d’août allongés sur l’herbe à regarder les étoiles en bavardant mollement, des soirées d’ébriété chez nos aînés qui avaient leurs maisons familiales pour leur seul usage, nous finîmes tous par avoir les pieds mouillés, voire plus, après avoir été jetés dans la fontaine par le reste de la meute.

Nous connûmes les cigarettes clandestines, fumées loin des yeux parentaux, les premiers cocktails détonants où la vodka et le whisky coulaient à flot, les soirées à faire claquer les cartes sur les tapis verts élimés, tarot, belote,
couenche (variante stéphanoise dont l'orthographe mériterait d'être vérifiée). Nous échangeâmes nos premières impressions sur un monde à refaire, sur la complexité (jamais démentie) des relations filles/garçons, hommes/femmes, vautrés dans les canapés de velours de l'immense pièce à vivre des parents de C... ou allongés sous le soleil brûlant qui ne réchauffait jamais assez l'eau des lacs voisins.

Nous connûmes la tristesse et le deuil, des départs annoncés ou trop soudains, au détour d'un virage; notre petit monde préservé n'était pas pour autant dépourvu de réalités premières.

Nous grandissions, atteignions bon an mal an, et avec les hoquets que réserve la vie, l'âge adulte. Nous avions élargi nos horizons, eu la chance de voyager, parfois loin, pour certains, très loin même. Nous avons fait des choix, construit des châteaux de sable et d'autres d'un granit plus dur que celui des rochers que nous escaladions, enfants. Les bornes de pierre qui encerclaient le piédestal de la statue du Grand Connétable (localement dénommées
bitarrous) hébergeaient désormais les jeux des générations suivantes, petits-neveux, petits-cousins, initiés à leur tour aux joies de ces étés parfois rudes, mais confraternels en diable.

Il demeurait, en ce lieu de villégiature hors du temps, un charme indéfinissable, celui de l'innocence absolue, celui des jeux où ne compte jamais le luxe des jouets que l'on peut avoir d'ordinaire à sa disposition. Et que l'on soit adepte de la bière au comptoir d'un pub ou de flûtes de champagne tintant dans des salons dorés, à l'heure où le soleil dore les pavés de la place et fait rutiler leurs parcelles de mica, alors que les enfants profitent des derniers moments de liberté avant le bain et le dîner, nous levons nos verres de kir, de Perrier ou de Ricard au temps qui passe et aux joies simples qui demeurent, réunis aux tables des terrasses qui ont fait leur retour.

Fin de journée à Montsouris

Le Parc Montsouris, un samedi de printemps à l'air encore vif mais sans nuages, il est près de six heures du soir.

Le soleil qui réchauffait et tenait à distance la fraîcheur des pelouses sur lesquels on s'assied ou s'allonge encore prudemment lance ses derniers rayons, à l'aplomb d'un immeuble voisin. Bientôt, il faudra replier la nappe qui sert de tapis, ramasser les quelques jouets épars, délaissés aussitôt que sortis, l'attention des tous petits enfants n'étant pas réputée pour sa constance.

La file des gourmands tendant les mains vers leurs gaufres trop chaudes s'est clairsemée, ce serait l'heure idéale pour aller chercher ce café qu'il a fallu patienter si longtemps pour obtenir.

Le petit garçon et son père qui jouaient au football avec un ballon coloré sont partis, emportant avec eux les regards envieux du petit chat qui aurait bien joué avec ce ballon-là, qu'il aurait pourtant eu grand-mal à prendre dans ses mains encore miniatures, emportant avec eux la maman transie qui avait drapé le blouson de son fils aux joues rougies par les courses sans fin après la sphère multicolore autour de ses genoux.

C'est l'heure où les prénoms résonnent, tirés de classiques, plus exotiques parfois, mais toujours avec ce ton définitif qui marque la fin des jeux et l'heure du départ.
C'est le moment que choisiront les canards pour retrouver le centre du petit lac, gavés de pop corn et de quignons de pain rassis, reprenant enfin leurs droits sur leurs promenades terrestres, sans risque d'y laisser quelque plume.

C'est à ce moment là que les dames âgées tapotent d'une main leur indéfrisable et resserrent leurs foulards autour de leur cou grêle, jetant un dernier regard en coin au compagnon de banc qui leur a gentiment fait la conversation, donnant un rendez-vous tacite, et non sans coquetterie, pour le lendemain, si le soleil est là, n'est ce pas?

Les coureurs, et joggers, et autres gens pressés de compter leur pas et le rythme de leur coeur, profitent de la fraîcheur soudaine pour aller sans zigazguer entre les pièges tendus par les poussettes abandonnées ça et là, les tricyles renversés, les tentatives hasardeuses des plus grands de lancer leur bicyclette sans les roues d'appoint. Le rythme de leur pas n'a plus d'écho dans le murmure des sabots des quatre poneys que chevauchaient encore il y a une heure, fiers comme des chevaliers du temps jadis, les enfants qui réclamaient un tour de plus tant celui-ci est bref.

Le flux de la foule s'amoindrit, avalé par les portes de sortie qui donnent sur l'avenue Reille, l'avenue René Coty, les escaliers de la rue Gazan, le boulevard Jourdan et le glissement de son tramway qui a encore l'éclat d'un sou neuf.

Sur les pelouses, en dépit de l'humidité qui commence à percer les multiples couches de vêtements, quelques groupes adolescents, quelques adultes s'attardent, certains vidant le reste d'une bouteille de vin dans des gobelets sans plus avoir à craindre le regard désapprobateur (ou envieux?) des mater familias.

Tout le monde regarde le ciel rosir et se demande si demain... Puis, tous, retiennent un frisson, car la fraîcheur du soir se fait soudain plus présente. Les enfants rêvent aux balançoires, aux frasques de Guignol, aux courses effrénées sur les grandes pelouses, les adultes planifient les incontournables bains où flotteront sans doute quelques brins d'herbe collés aux mains poisseuses de goûters, aux nuques humides encore de la sueur des jeux, le repas sera simple et rapidement expédié.

Tout le monde aspire au repos, au calme, à la chaleur réconfortante de la maison que l'on a pourtant quittée à toute hâte tant il semblait dommage de perdre quelques minutes d'ensoleillement.

Demain, peut-être, il fera beau...

Demain, peut-être reviendrons-nous au Parc Montsouris.