lundi 23 mars 2009

Air du temps qui passe

Une époque se terminait là, à l'orée de cette photo. Celle des bandes insouciantes où se mêlaient les générations sans distinction. Nous entrions dans l'âge adulte, charriant le poids des heures de notes prises courbés dans des amphis ou dans des salles bondées. Nous avions choisi nos voies, du moins pour le moment, mais les retrouvailles effaçaient les différences d'intérêts, de talents plus ou moins développés.

En fait, au milieu du groupe toujours un peu plus important en fonction des copains et copines ramenés pour l'été, des nouveaux arrivants découvrant l'endroit et traînant maussadement en quête d'autres jeunes pour traîner ensemble l'ennui des vacances en famille, des visiteurs étrangers en échanges linguistiques, il restait un noyau solide, depuis la toute petite enfance. Un groupe de cinq du même âge à peu de mois près, trois filles, deux garçons, depuis toujours et puis un, deux de plus selon les étés et les vacances passées chez une grand-mère ou l'autre.

L'une des filles fut avant tout une amie, jusqu'à ce que les plongées maternelles dans les registres d'état-civil nous déterminent un lien de parenté - au 5e degré certes, mais qui nous emplit de joie - quant à l'autre fille je la connaissais mieux que quiconque puisque nous partagions une même chambre et les mêmes grands-parents. Nous étions donc habituées depuis toujours à passer le mois de juillet ensemble, même si je lui préférais un brin sa soeur aînée plus aventureuse et chef de bande-née. Nous avons partagé les goûters de pain et de pâtes de fruit engloutis dans l'impatience de bondir retrouver les autres au soleil, les tableaux de corvées de table et de passage d'éponge pour ramasser les miettes (épreuve redoutée et qui même maintenant... eeerk), les toilettes sommaires dans une maison encore frugale en équipements modernes, à se verser des cuvettes d'eau dessus, accroupie dans une baignoire de bébé (l'installation d'une douche-cabine par les mains du grand-père et du quatrième larron de la bande, cousin de nom et de coeur plus que de sang réellement et qui avait oublié d'être malhabile, alors que nous entrions dans la pré-adolescence nous parut un luxe incroyable), les séances de démêlage de longues tresses blondes par ma mère pestant et soupirant, habituée qu'elle était à une fille aux cheveux raides et courts.

Nous passions l'été au sein d'une famille bizarrement recomposée où mon oncle maternel trônait en
pater familias en l'absence du grand-père, où ma mère suppléait sa belle-soeur, en visite chez ses parents près du grand château aux portes de Paris, en gérant l'intendance de la maison, où mon père, retenu par son travail, osait parfois un aller-retour si un week-end se prolongeait d'un jour férié.

Conscientes d'avoir un rôle à tenir dans la maisonnée, fût-ce à reculons, nous nous partagions donc, selon un tableau digne d'un bureau d'études modernes, les tâches consistant à mettre et lever la table, nettoyer cette dernière, passer le balai dans la salle à manger/salon (ancienne salle de café/poste/boutique en fait) et vider et remplacer la caisse du chat, créature recueillie un peu par hasard par mes cousines et entourée de tous les égards par un oncle qui prétendait pourtant ne pas aimer les
miafres (mais il réquisitionnait tout de même sa deuxième voiture uniquement pour le confort de transport du farouche animal qui n'eût pas supporté une caisse plus petite qu'une de ces énormes boîtes en planches solides.).

Nous partagions aussi les fous rires sur les bancs d'église où on nous envoyait sans discussion possible le dimanche matin (aucune possibilité de fuir, c'était la porte immédiatement voisine) et où nous conservions par devers nous une partie de l'argent de la quête (selon une répartition honnête dont le diocèse ne saurait nous tenir rigueur puisque nous offrions de nos gateaux maison au curé) pour acheter des roudoudous (le luxe, 50 centimes pièce soit deux pour un franc) ou des Carambar (20 centimes soit cinq pour un franc, ce qui multiplié par trois généreux donateurs constituait un véritable butin pour le dimanche).

Nos journées se passaient dehors, en jeux sur les blocs de granit, tour à tour chateaux, forts yankees ou saloons du far-west, camps de sioux, tente caïdale au milieu du désert, en assauts menés sur la tour décatie du XIIe siècle. Nous dévalions des pentes sur des cartons empruntés avec des mines chattemites aux commerçants... pour transporter des livres oui... pour nos parents...

Nous construisîmes ensemble nos premières cabanes dans les bois, sommaires tout d’abord, puis plus solidement ancrées aux arbres, avec force ficelles récupérées à droite à gauche voire chipées en cuisine, avec des toits de branchages entremêlés et des sols de mousse sèche appliquée avec soin, avec, enfin, des cartons d’emballage empilés et découpés transformés en fauteuils ou en trônes. L’imagination ne nous manquait dans nos drôles de jeux de rôles et du haut du calvaire au panorama à perte de vue s’ouvrait devant nous l’étendue des grandes plaines de l’Ouest américain, le sommet devenait notre Mont Olympe ou redevenait une heure ou deux la massive forteresse prise aux Anglais par un connétable breton agonisant.

L’un d’entre nous vivait sur place, avant l’heure où les pensions l’accueilleraient loin du village pour une longue et savante scolarité, et il partageait volontiers avec nous les cabrioles des chatons que les deux chattes de sa maisonnée cachaient précautionneusement sous les déchets de bois taillé de l’atelier de son père et les promenades du poney caractériel que nous ne nous aventurâmes guère plus à monter après avoir tâté de ses dents en touches de piano sur nos tendres mollets. Nous partions en singulière procession dans les rues du village et les petites routes qui encerclaient la montagne, toujours accompagnés de deux ou trois chiens haletants au pelage parsemé de petites boules végétales qui s’agrippent au moindre poil, parfois l’un des chatons au poil angora tacheté comme par accident était juché sur la crinière, miaulant piteusement le temps qu’on le reprenne dans nos bras. Chacun rentrait chez soi pour le goûter ou le dîner, N... le premier, les heures de repas de la campagne étaient appliquées chez notre arrière-grand-tante, C... en second, sa grand-mère l’attendait, nous ensuite, parfois accompagnées d’E... qui, lui, n’avait pas d’horaires à proprement parler, et nous nous donnions rendez-vous dans le quart d’heure pour reprendre nos jeux ou, plus tard, pour simplement flâner sur la pierre encore chaude de la croix de pierre au centre de la place.

Finalement, c’était aussi bien que d’avoir des frères et sœurs mais sans les inconvénients que peuvent apporter la pratique quotidienne, la promiscuité et les chamailleries. Nous nous étions choisis en un sens, nous nous disputions mais cela durait peu et surtout n’avait pas d’incidence sur le fonctionnement familial.

Nous connûmes ensemble les premiers bals et permissions de minuit. Nous dansâmes ensemble les premiers slows estivaux, parfois en riant tellement que nous n’arrivions pas au terme de la chanson.
Hotel California fut, en particulier, une expérience excellente en matière de formation au mal de mer.

Nous eûmes des soirées d’août allongés sur l’herbe à regarder les étoiles en bavardant mollement, des soirées d’ébriété chez nos aînés qui avaient leurs maisons familiales pour leur seul usage, nous finîmes tous par avoir les pieds mouillés, voire plus, après avoir été jetés dans la fontaine par le reste de la meute.

Nous connûmes les cigarettes clandestines, fumées loin des yeux parentaux, les premiers cocktails détonants où la vodka et le whisky coulaient à flot, les soirées à faire claquer les cartes sur les tapis verts élimés, tarot, belote,
couenche (variante stéphanoise dont l'orthographe mériterait d'être vérifiée). Nous échangeâmes nos premières impressions sur un monde à refaire, sur la complexité (jamais démentie) des relations filles/garçons, hommes/femmes, vautrés dans les canapés de velours de l'immense pièce à vivre des parents de C... ou allongés sous le soleil brûlant qui ne réchauffait jamais assez l'eau des lacs voisins.

Nous connûmes la tristesse et le deuil, des départs annoncés ou trop soudains, au détour d'un virage; notre petit monde préservé n'était pas pour autant dépourvu de réalités premières.

Nous grandissions, atteignions bon an mal an, et avec les hoquets que réserve la vie, l'âge adulte. Nous avions élargi nos horizons, eu la chance de voyager, parfois loin, pour certains, très loin même. Nous avons fait des choix, construit des châteaux de sable et d'autres d'un granit plus dur que celui des rochers que nous escaladions, enfants. Les bornes de pierre qui encerclaient le piédestal de la statue du Grand Connétable (localement dénommées
bitarrous) hébergeaient désormais les jeux des générations suivantes, petits-neveux, petits-cousins, initiés à leur tour aux joies de ces étés parfois rudes, mais confraternels en diable.

Il demeurait, en ce lieu de villégiature hors du temps, un charme indéfinissable, celui de l'innocence absolue, celui des jeux où ne compte jamais le luxe des jouets que l'on peut avoir d'ordinaire à sa disposition. Et que l'on soit adepte de la bière au comptoir d'un pub ou de flûtes de champagne tintant dans des salons dorés, à l'heure où le soleil dore les pavés de la place et fait rutiler leurs parcelles de mica, alors que les enfants profitent des derniers moments de liberté avant le bain et le dîner, nous levons nos verres de kir, de Perrier ou de Ricard au temps qui passe et aux joies simples qui demeurent, réunis aux tables des terrasses qui ont fait leur retour.

Fin de journée à Montsouris

Le Parc Montsouris, un samedi de printemps à l'air encore vif mais sans nuages, il est près de six heures du soir.

Le soleil qui réchauffait et tenait à distance la fraîcheur des pelouses sur lesquels on s'assied ou s'allonge encore prudemment lance ses derniers rayons, à l'aplomb d'un immeuble voisin. Bientôt, il faudra replier la nappe qui sert de tapis, ramasser les quelques jouets épars, délaissés aussitôt que sortis, l'attention des tous petits enfants n'étant pas réputée pour sa constance.

La file des gourmands tendant les mains vers leurs gaufres trop chaudes s'est clairsemée, ce serait l'heure idéale pour aller chercher ce café qu'il a fallu patienter si longtemps pour obtenir.

Le petit garçon et son père qui jouaient au football avec un ballon coloré sont partis, emportant avec eux les regards envieux du petit chat qui aurait bien joué avec ce ballon-là, qu'il aurait pourtant eu grand-mal à prendre dans ses mains encore miniatures, emportant avec eux la maman transie qui avait drapé le blouson de son fils aux joues rougies par les courses sans fin après la sphère multicolore autour de ses genoux.

C'est l'heure où les prénoms résonnent, tirés de classiques, plus exotiques parfois, mais toujours avec ce ton définitif qui marque la fin des jeux et l'heure du départ.
C'est le moment que choisiront les canards pour retrouver le centre du petit lac, gavés de pop corn et de quignons de pain rassis, reprenant enfin leurs droits sur leurs promenades terrestres, sans risque d'y laisser quelque plume.

C'est à ce moment là que les dames âgées tapotent d'une main leur indéfrisable et resserrent leurs foulards autour de leur cou grêle, jetant un dernier regard en coin au compagnon de banc qui leur a gentiment fait la conversation, donnant un rendez-vous tacite, et non sans coquetterie, pour le lendemain, si le soleil est là, n'est ce pas?

Les coureurs, et joggers, et autres gens pressés de compter leur pas et le rythme de leur coeur, profitent de la fraîcheur soudaine pour aller sans zigazguer entre les pièges tendus par les poussettes abandonnées ça et là, les tricyles renversés, les tentatives hasardeuses des plus grands de lancer leur bicyclette sans les roues d'appoint. Le rythme de leur pas n'a plus d'écho dans le murmure des sabots des quatre poneys que chevauchaient encore il y a une heure, fiers comme des chevaliers du temps jadis, les enfants qui réclamaient un tour de plus tant celui-ci est bref.

Le flux de la foule s'amoindrit, avalé par les portes de sortie qui donnent sur l'avenue Reille, l'avenue René Coty, les escaliers de la rue Gazan, le boulevard Jourdan et le glissement de son tramway qui a encore l'éclat d'un sou neuf.

Sur les pelouses, en dépit de l'humidité qui commence à percer les multiples couches de vêtements, quelques groupes adolescents, quelques adultes s'attardent, certains vidant le reste d'une bouteille de vin dans des gobelets sans plus avoir à craindre le regard désapprobateur (ou envieux?) des mater familias.

Tout le monde regarde le ciel rosir et se demande si demain... Puis, tous, retiennent un frisson, car la fraîcheur du soir se fait soudain plus présente. Les enfants rêvent aux balançoires, aux frasques de Guignol, aux courses effrénées sur les grandes pelouses, les adultes planifient les incontournables bains où flotteront sans doute quelques brins d'herbe collés aux mains poisseuses de goûters, aux nuques humides encore de la sueur des jeux, le repas sera simple et rapidement expédié.

Tout le monde aspire au repos, au calme, à la chaleur réconfortante de la maison que l'on a pourtant quittée à toute hâte tant il semblait dommage de perdre quelques minutes d'ensoleillement.

Demain, peut-être, il fera beau...

Demain, peut-être reviendrons-nous au Parc Montsouris.

samedi 14 février 2009

France Cultissime

Les réveils de semaine sont bien souvent pénibles. Ils sont synonymes de précipitation - que ne ferait-on pour voler quelques minutes de songes douillets en plus - de regards angoissés vers l'oeil rouge des chiffres qui volent à toute allure et ne freinent jamais leur progression, hélas.

Ils sont de longs moments de réflexion passés à guetter les bulletins météorologiques pour mettre au point - avec la même rigueur qu'un technicien de la NASA étudiant l'isolation d'une combinaison pour sortir dans l'espace - l'assemblage des couches aux matières variées garantissant l'absence de frissons qui hérissent la peau et agitent de désagréables vagues un épiderme soudainement exposé aux rigueurs de la bise. L'assemblage technologique qui en ressort ne doit pas, cependant, présenter de faille chromatique trop perturbante (ainsi on s'abstiendra d'adjoindre une veste bleu canard - en dépit de son col fourré si réconfortant - à un pull rouge sang de boeuf, sous peine de nausées visuelles).

Ce temps de réflexion implique comme déjà évoqué une connaissance vague des conditions climatiques (le choix de chaussures étant, quant à lui, intimement lié au coefficient d'humidité voire de glisse des trottoirs parisiens, et qui évoque choix de chaussures induit, de façon incontournable, l'élaboration d'une réflexion quant au choix d'un sac idoine) et cette connaissance ne se peut gagner qu'en ouvrant une fenêtre sur le monde extérieur.

Oui, enfin, virtuelle la fenêtre, histoire de ne pas être tentée de rejoindre l'abri douillet de la couette par suite des effets thermiques de l'imprudente sortie d'un bras nu qui irait replier les volets.

En l'absence de téléviseur à portée de lit -ou à portée tout court en fait - ou d'ordinateur connecté en raccourci à Météo France, il ne reste plus que la radio...

Oui, mais quelle radio?


Cela fait plusieurs années que je cherche la fréquence dont l'écoute matinale réunira les multiples avantages de me donner l'information dont j'ai besoin quant à l'actualité, internationale, nationale mais aussi locale, de m'épargner les bêlements du péquin lambda dont on sollicite de plus en plus l'opinion et qui, franchement, m'atterre par sa bêtise et ses parti-pris, de me donner l'information climatique dont dépend le déroulement frénétique des minutes actives qui suivront, mais qui aura - en sus, histoire de relever le niveau d'exigence - la grâce de ne pas m'imposer de musique criarde, de spots publicitaires dignes des temps de postes à galène, de développements sans fin sur les hoquets du CAC 40 (dont je me fous royalement, entre nous soit dit).


Plusieurs années furent passées à écouter France Info... La récurrence des "flash" d'actualité sans détails et les opinions hautement subjectives de certains chroniqueurs (e.g. Davidenkoff le mercredi matin) parvenaient à faire de moi un véritable Jack in the box, mais mes tenues vestimentaires s'en ressentaient. Je cherchais tant à fuir ces échos dissonants que je me contentais d'attraper, au petit bonheur la chance, le moindre vêtement qui me tombait sous la main.
Résultat: rhumes attrapés dans les courants d'air faute d'un nombre de couches textiles suffisant, agacement de devoir subir de nouveau lesdits flashes (mais plus les chroniques, heureusement) pendant le trajet en voiture, vision étriquée d'une information que l'on livre désormais empaquetée dans l'opinion du journaliste qui a pondu les brèves.


En effet, depuis quelques années, afin d'inverser la tendance qui faisait de la presse une complice du pouvoir, et afin - semble-t-il - de se dédouaner de l'étiquette post-gaullienne d'une presse muselée, les journalistes des générations montantes n'hésitent plus à sortir des énormités, voire à ne pas croiser leurs sources, pourvu qu'ils en retirent une réputation de franc- tireur.

Lorsque vous avez à connaître d'une affaire en particulier et que vous les prenez sur le fait, ils sont, bien évidemment tout disposés à publier un démenti - si tant est que vous parveniez à démontrer la justesse de vos propos, en dépit des preuves apportées et des lois de la logique la plus élémentaire - mais chacun sait que les démentis sont souvent plus pris comme un moyen d'apporter de l'eau au moulin du propos mensonger initial (la justification a posteriori étant humainement considérée comme un moyen inefficace de tenter de dissimuler une faute).

Après tout qu'importe que la vérité soit (largement parfois) écornée : le journaliste a prouvé qu'il n'était pas at the Government's beck and call .

Cette dérive a tant touché la presse écrite - particulièrement avec le départ en retraite des anciennes générations - qu'il n'est guère plus que le Canard Enchaîné que je lis sans mettre tous mes radars en alerte (pourvu que ça dure), la politique de cette publication ayant toujours été le croisement systématique et préalable des sources.


Pour le motif que je viens d'invoquer, je me privai donc aussi de l'écoute matinale de France Bleue Ile de France, la période de la campagne électorale ayant été fort dommageable pour mon sens de l'équité et de la liberté d'expression. Car enfin, est-il admissible que deux journalistes recevant les appels du public (vox populi) puissent s'amuser à faire assaut de causticité ou de condamnation péremptoire dès lors que l'avis du péquin en ligne diffère du leur? Leur tribune n'était elle pas justement présentée comme un laboratoire d'opinions multiples et que l'on pût confronter ?

Hélas non, plutôt que de se borner au rôle de médiation qui est le leur, ils creusaient les tranchées et accentuaient les clivages dans le sens qui leur conférait la médaille de la sacro-sainte indépendance journalistique déjà évoquée.

Qu'ils prissent parti pour un autre camp ce faisant ne devait pas toucher plus profondément que cela leur conception de la déontologie.

Puisqu'il était écrit que je ne pourrais me réveiller sans être exposée à des opinions déjà formées, je me résolus alors de trouver l'antenne qui m'en fournirait une variété conséquente, saupoudrée d'une pincée d'analyse brillante et polémique, en confrontant des chroniqueurs aux opinions différentes voire opposées, mais dotés de l'intelligence qui permet le débat réel et non la superposition de monologues stériles.

Dieu merci, cela existait, sous la houlette d'un journaliste animateur sensé sachant ramener le calme, le cas échéant, et cela se passait sur France culture.

Se réveiller en écoutant Ali Badou interroger plus qu'intelligemment un invité, se sentir un peu plus cultivé en écoutant Alexandre Adler livrer son billet sur l'actualité internationale, s'amuser de certaines indignations d'Alain-Gérard Slama - toujours livrées dans un français ô combien parfait et doux à entendre - et découvrir la face cachée du monde grâce à l'ironie subtile et parfois mordante d'Olivier Duhamel... quel bonheur!

Hélas, trois fois hélas, afin d'avoir ma dose quotidienne de joie corticale, je me trouvais souvent encore dans la salle de bain à l'heure où résonnait les notes de piano annonçant le début de la Nouvelle fabrique de l'histoire, ce qui ne me mettait guère en avance pour aller travailler.

Un investissement technologique me permit toutefois de différer ces moments de bonheur au trajet menant à mon petit bureau... on appelle cela le podcast et, qu'il pleuve, vente ou neige, qu'il fût 8h45 ou 19h30, je pouvais à l'envi m'auto-infliger mon fix quotidien d'intelligence et d'actualité en tous lieux.

Il va sans dire que la nécessité de quitter la niche douillette de mon domicile et le doux son de la matinale de France Culture à temps induisit que je trouvasse une autre antenne pour le moment du réveil...


Surtout que, je le confesse, je commençais à tellement me sentir en famille en écoutant la bande à Badou que je me rendormais parfois comme dans ces soirées où, enfant, on sombre dans un coin de salon tandis que les adultes discutent de questions d'adultes.

Le hasard d'un coup de main mal placé au moment d'éteindre le radio-réveil me fit passer sur BFM et ,moi qui me tamponnais savamment le coquillard avec une patte d'alligator femelle (l'expression est d'une de mes tantes chéries - redde Caesari quae sunt Caesaris, et quae sunt Dei Deo) du CAC 40, j'en pris de telles overdoses que j'en arrivais presque à songer qu'il serait pertinent que j'en vinsse à me constituer un portefeuille d'actions!

Si j'avais le maniement de la molette un peu moins hasardeux, je tâcherais désormais de trouver - enfin, hélas je dois glisser dessus sans m'en rendre compte - France Inter, qui m'a été recommandé par des auditeurs fidélisés et fiers de l'être, gens au goût sûr je pense, qui plus est.


Ou alors, il ne me reste plus qu'à en appeler à la débrouillardise de mes pairs pour me signaler un engin de réveil me permettant de quitter le sommeil en écoutant la BBC, sans pour autant déménager mon ordinateur au pied de mon lit.

Si quelqu'un a une idée, je suis preneuse.
Aux longues heures du jour heureusement, les choix d'écoute s'élargissent aussi et - grâce à un logiciel dont il n'est pas utile de rapporter le nom - les vastes prairies du podcast s'ouvrent désormais à mes oreilles avides.

samedi 24 janvier 2009

Sainte Mondane

J'ai essayé mon nouveau scanner en prenant une vieille photo qui quitte rarement mon portefeuille, prise dans le parc de la maison de Dordogne, et montrant mon grand-père, un peu avant la cinquantaine, avec un des chiens.


La qualité de numérisation en agrandissement m'a permis de découvrir que toute une partie du parc avait été modifiée avant ma naissance et que ce que j'ai toujours connu comme un espace ouvert et dégagé autour d'un bassin au jet d'eau interrompu - que ma grand mère s'est toujours refusé à voir transformé en piscine, tradition que mon oncle maintient *- était à l'époque au centre d'un bosquet touffu dont l'entrée semblait gardée par deux murets ne se rejoignant pas.


* Août 2009: surprise, une photo reçue alors que je me trouve loin de là montre la surprise qu'il avait réservée à ses enfants et invités de l'été... un bassin réformé, présentant désormais des courbes alanguies, l'eau transparente et dénuée de cette coloration azur artificielle affleurant la bordure de pierre du pays. Je lui ai donc promis de corriger mes assertions bloguesques en conséquence, en attendant l'année prochaine de pouvoir enfin aller barboter dans cette petite merveille de naturel.

Je comprends mieux toutefois la position qui m'avait toujours semblé saugrenue de la table en pierre kitschissime aux pieds de ciment sculptés comme un tronc sortant du sol et dont le plateau est aujourd'hui rongé de mousse. Il semble que ce so
it l'installation devenue nécessaire avec le temps, d'une cuve de gaz - aujourd'hui disparue - qui ait condamné le muret et les arbres avoisinants à une mort certaine. Il faudra que je demande à Papa, il doit se souvenir.

J'ai aussi noté que la hauteur des buis taillés dénote une main plus professionnelle que celle de mes cousines ou encore la mienne, fut un temps. Amusant comme une maison qui ne m'a jamais semblé plaisante lors du mois de vac
ances d'été obligatoirement passé chez ma grand-mère (du temps où mon grand-père était encore en vie, le plaisir existait, oui, mais il ne dura guère, hélas) me donne aujourd'hui des bouffées de nostalgie...

Abusant à loisir de mon statut d'aînée des petits enfants - et à ce titre, de princesse gâtée par son grand-père et prudemment é
pargnée par ma grand-mère, femme exigeante et omniprésente - j'avais pris d'office mes quartiers dans la chambre d'enfant située au centre du palier du premier, petite et intime, blottie entre les deux immenses chambres à cheminée (jamais vu l'une d'elles fonctionner en revanche) et double exposition, les fenêtres à l'arrière donnant notamment sur la falaise à laquelle la maison s'adosse et où nichent renards et chouettes, dont on peut voir les yeux luire si l'on agite une lampe de poche. Cette pauvre falaise a perdu bien des plumes, et bien des troncs, lorsque la tempête de 1999 s'en empara et la malmena tant et bien. Le travail de titan que fournit depuis mon oncle pour la dégager tout en lui gardant son équilibre offre enfin un résultat visible, mais les cicatrices de pierre crayeuse demeurent encore, ça et là, bien présentes.

Du vivant de mon grand-père, ce dernier ouvrait la porte le matin et laissait le chien s'installer sur le tapis, de façon à ce que mon premier geste soit pour lui (j'ai toujours adoré ce chien là oui, sa disparition m'a anéantie autant que celle de mon grand père, dont il était le seul vestige, un an plus tôt). Après le petit déjeuner, je recevais solennellement, toujours de la main grand-paternelle, le demi-sucre auquel le chien - nommé Yang par mon oncle qui, comme moi plus tard avec ma chienne, avait jugé plus pertinent de confier l'animal à ses parents, disposant de plus d'espace, vu qu'il s'agissait, drôle de coïncidence aussi d'un chien-loup mélangé à Dieu sait quoi - avait droit.
Le mot "promener" et la main tendue vers la laisse accrochée dans l'entrée le mettaient dans des états proches de l'hystérie. Mais n'est-ce pas souvent le cas des chiens domestiques de par le vaste monde?

Nous prenions la route dite "du Port" qui rejoint et longe la Dordogne à pied ou à vélo. En hiver nous ramassions des galets plats sur la plage sans jamais pouvoir battre nos pères aux ricochets (des années d'entraînement sûrement), en été nous tâtions du bout du pied la température de l'eau dans laquelle no
us serions autorisés à nous baigner mais seulement dans l'après-midi.

Les jours de pluie, je prenais l'escalier jusqu'au grenier, qui recélait des trésors dans de multiples recoins. Une lampe et les ouvertures en oeil de boeuf permettait de lire un des ouvrages attrapé dans une des bibliothèques débordantes, sur un vieux lit d'enfants en métal peint de blanc, recouvert de coussins aux teintes fanées et de dessus de lit trop usés pour l'étage. Après la disparition de ma grand-mère, mon oncle m'offrit de prendre tous les livres que je jugerais bon de choisir, et j'
eus la surprise de découvrir en double – voire en triple exemplaire - l'intégrale de l'oeuvre de Péguy et de Claudel que je mis de côté pour des lectures à venir. Je découvris aussi plein d'ouvrages sur l'architecture romane, des romans pour jeunes filles, peut-être, je ne les ai pas ouverts, de Duhamel, qui devait connaître un succès certain puisque lui aussi figurait en double. Parfois, nous montions le train électrique aux voitures émaillées ou tentions de faire tenir une construction hasardeuse à partir du Meccano légèrement rouillé. Au dessus du lit, de vieilles photos ou chromographies, un casque militaire rouillé qui se trouve désormais dans une des armoires paternelles. Les jours de soleil, la chaleur rendait l'atmosphère du grenier irrespirable et je gagnais la fraîcheur de la salle à manger pour lire avidement un des livres découvert au hasard.

Les petits déjeuners d'hiver, à la Toussaint notamment, prenaient un air de fête. La proximité des fermes voisines nous permettait d'aspirer au Graal introuvable à Paris: l'oeuf coque et ses mouillettes de pain taillées dans de larges tranches. On étalait la nappe à carreaux sur la grande table de bois qui occupait l'ancienne cuisine, au vu de l'immense cheminée où se nichait alors la cuisinière/poêle
à bois inutilisée, et que la construction d'une extension au dos de la maison avait grandi au rang de salle à manger, pièce de vie commune, comme en témoignaient les fauteuils dispersés dans ses recoins. Près de la porte donnant sur le couloir de l'entrée, deux armoires massives se faisaient face, l'une contenant la vaisselle, l'autre les ustensiles de cuisine.

Le fauteuil crapaud anglais de mon grand-père, toujours connu recouvert de velours ras vert - mais qui avait vécu quelques années revêtu de toile rayonnée ponceau, comme le montre le pouf qui lui correspond et qui m'est revenu - se trouvait contre le mur et permettait une vue d'ensemble de la pièce. C'est là que je le trouvais le matin après avoir descendu en chaussettes - et avec l'assurance de me faire tancer pour cela - l'escalier de bois sombre qui tournait sur lui-même dont la boule de rampe de cristal taillé, rendue opaque par toutes les mains qui l'avaient usée me paraissait fascinante. Les murs de l'escalier accueillaient quelques dessins sous cadre et peut-être un petit paysage mais qui ne me revient pas en mémoire. Je me souviens d'y avoir vu en revanche un dessin satirique représentant Napoléon se tenant la tête probablement à la suite d'une extravagance de Joséphine.

Les murs étaient recouverts de tapi
sserie sombre, comme il se doit. Sous l'escalier était placé le sombre cagibi aux porte manteaux et parapluies innombrables, lieu de cachette merveilleux pour les parties de cache-cache des jours pluvieux. On nous avait cependant recommandé de prendre garde au trou qu'il comportait en son plancher et dont l'avantage était de pouvoir glisser un parapluie aux malheureux pris par la pluie réfugiés dans l'immense cave de plain-pied qui devraient se risquer sous le déluge pour gravir le perron ou, pire, contourner la maison et rentrer par la porte d'office.

L'entrée avait des teintes capucine vieilli par le temps. Sur un des murs, une dépouille de jeune crocodile, rapportée par mon grand-père de Madagascar - à moins que ce ne fût mon oncle qui l'eût offerte à ses parents, la question relevant désormais de la légende familiale - vous fixait de ses yeux de verre en étirant ses pattes vides. Deux trois cadres entomologistes et leur diversité de
papillons me dégoûtèrent à vie de ces créatures graciles dont le corps velu ne laissait de me répugner. Au crochet mitoyen était la clef de la porte d'entrée, dont le bois sculpté figurait à l'extérieur deux salamandres que séparaient un filet ou trônait un heurtoir ferronné noir et mat. Le grain piqueté du corps des salamandres me fascina à une époque et je passais les heures où la famille se répartissait entre sièges et sol sur le perron à en caresser le dos.

La salle de bains moderne
qui avait été adjointe à la maison, ma grand-mère ne plaisantant pas avec les choses de l'hygiène, fut l'occasion de bains enfantins pris dans les rires – ma cousine Stéphanie et moi n'ayant que deux ans d'écart, il était aussi facile de nous mettre à tremper ensemble pour nous faire tenir tranquille – de tentative clownesques de maquillage avec les fards peu utilisés avec le temps de notre grand-mère puis, plus tard, bien plus tard, de scènes moins drôles et de l'apprentissage de la fragilité qu'induisent la vieillesse et la maladie qui déforment le corps, lorsque nous dûmes, non sans que nos pudeurs à toutes en prennent un coup, aider celle-ci à une toilette que ses pauvres mains déformées ne lui donnaient plus le loisir d'exécuter seule.

C'est dans des moments comme cela que l'on réalise à quel point la responsabilité de prendre soin de nos aînés, pour être pesante, n'en est pas moins incontournable. Quelle que soit la cha
leur des liens qui nous relient à eux, il n'en demeure pas moins que ce devoir nous incombe à plusieurs titres. Préserver leur dignité, pourtant diablement écornée par le fait de se livrer ainsi, dans la fragilité d'une nudité qui se recroqueville de honte devant la trace du temps et des souffrances physiques, dans l'horreur des blessures que font naître les handicaps accumulés et le tribut payé au temps qui passe sur les chairs immobilisées. La peur de faire mal en n'étant pas assez délicat, de montrer ce dégoût insurmontable d'une chair que l'on ne devrait connaître que voilée dans ses tuniques et pèlerines, ces regards qui se fuient pour éviter les larmes de gêne de ce qui fut une figure de commandement et qui n'est désormais plus qu'attente désespérée de recouvrer ce semblant de superbe interdit par l'humiliation passagère. Mais, dans l'absolu, eût-il été plus digne de laisser ce corps sans soin. N'était-ce pas une façon de laisser flotter un peu d'amour dans une relation plutôt conflictuelle de reine-mère à petite princesse colérique et rebelle?

La terrasse blottie dans l'angle formé par la maison et son extension et protégée par des murs sur trois côtés, non du soleil mais du vent, ne servit pendant des années qu'à étendre le linge. Mon oncle eût un jour l'idée d'y mettre parasol et meubles de façon à ce que nous pussions y prendre nos déjeuners estivaux par temps de grosse chaleur. Les fins de repas s'alanguissaient autour d'un café, parfois éveillés par les pitreries ou les chansons des plus petits, reprises en choeur par les plus grands.

D'or
dinaire, ces repas conviviaux auxquels étaient souvent conviés des amis de passage, car l'endroit était avant tout lieu d'échanges et de partages, se prenaient dans le parc. Avant qu'elle ne fût rasée pour des raisons encore mystérieuses à mes yeux trop jeunes, la tonnelle de buis qui bordait l'allée centrale et dont le centre était occupé par une de ces drôles de tables déjà évoquées offrait l'ombre idéale pour les déjeuners de plein air. Avant que ne soit porté le dessert, les enfants que nous étions avaient même le droit d'aller courir ou de lancer une partie de cache-cache entre les rangées de buis solennelles ou celles plus modestes du petit labyrinthe qui entourait la fontaine vide et obligeait à ramper sur le sol pour ne pas se faire voir. Ensuite, nous dressâmes les tables sous les prunus mais le charme n'était déjà plus le même.

A l'autre bout de l'allée, au plus près de la route menant au bourg, trônait le pavillon. Lui aussi avait bénéficié de quelques améliorations qui avaient permis d'en faire une maison indépendante que les brus se disputaien
t volontiers pour ne pas avoir à vivre sous l'oeil acéré de la reine-mère. Ses murs jaunes étaient égayés par des volets d'un vert anglais que Maman changea en brun un jour où, lasse de décaper pour traiter, enduire et repeindre, sous peine de se voir taxer de fainéantise, elle choisit un produit traitant et couvrant plus rapide. Je pense quant à moi que ce vert lui griffait les yeux et qu'elle complotait depuis longtemps d'en changer la couleur. Petite maison carrée à deux chambres et une vaste pièce commune où un poêle à bois donnait de la chaleur, le pavillon offrait la seule possibilité de faire le mur, en prenant garde à se protéger des orties qui s'étendaient sous la fenêtre de la chambre d'enfants, à l'heure de la sieste obligatoire des jours brûlants. Pour peu que nul adulte ne fût en vue au soleil – il fallait en effet prendre garde à ne pas tomber nez-à-nez avec Mum qui, ne craignant ni la chaleur ni l'exposition prolongée de sa peau méditerranéenne, pouvait s'être installée par là – on pouvait, en longeant la clôture, en rampant derrière le noisetier et le pommier gagner l'abri d'un haut écran de buis que l'on suivait jusqu'au dos de la fontaine pour grimper un peu plus à flanc de falaise et rejoindre la réserve d'ardoise que nous rêvions, vainement, de transformer en sanctuaire.

Cet endroit portait, et porte encore, le surnom à la fois bien vu et explicite de Sainte-Colique – donné probablement par les générations plus anciennes, qui avaient de l'imagination. Il s'agissait d'une de ces petites constructions qui émaillent les parcs romantiques français. Pierre blanche, architecture classique, une porte au niveau du sol surmontée d'une niche où se logeait un buste, abritant un cabinet d'aisances datant de l'époque précédant l'installation intra muros de telles commodités. La partie supérieure, sous le toit pointu en ardoises, était accessible directement grâce à la pente à laquelle le bâtiment s'accotait. Deux marches ouvraient le passage vers une petite pièce à fenestrons tournés vers l'arrière, dans laquelle étaient stockées les innombrables rangées d'ardoises supposées servir à réparer un défaut sur le toit de la grande maison.

Nous y avons passé un temps infini, gravant mille riens d'une pointe de caillou, taillant des pointes de flèches, des sculptures barbares, rêvant de bazarder les ardoises et de les remplacer par des couvertures, des coussins, une lampe tempête, d'y apporter nos secrets, nos poupées, nos livres. Les ardoises eurent pourtant gain de cause et Sainte Colique resta dévolue à leur garde. Le temps (et peut être le fait que nous les ayions rigoureusement piétinées sans pitié) démontra cependant l'inutilité de la chose, aucune d'entre elles n'ayant pu être prise pour la dernière réfection du toit. Il va de soi que mes cousines et moi-même gardâmes un silence prudent sur les hypothétiques motifs de casse.

Une année pas si éloignée de celle-ci, mes cousines, de grandes aventurières elles aussi bercées, mais avec plus de conviction que dans la mollesse du 14e, par l'esprit Baden-Powell – rendu obligatoire oui par l'influence forte de notre grand-mère qui y trouvait là la quintessence de la formation pour une jeune fille, entre religion et débrouillardise, entre esprit de troupe et charité aux nécessiteux – s'amusèrent à dresser une tente dans le parc, pour séduire leurs très jeunes cousins par branche maternelle réfractaires, et comme on les comprend, à la seule idée de la sieste imposée. Il va sans dire que les premiers jours furent passés à tenter de convaincre la plus opposée au contact du sol nocturne sous son dos - je n'en gardais des mes expériences scoutes nul souvenir plaisant - du charme d'une nuit passée hors les murs mais, toutefois, à l'intérieur de la propriété... Vu que la tente était dressée à moins de 20 mètres du pavillon, nous ne risquions pas de nous faire dévorer par des loups non, mais le sol n'étant pas plan à cet endroit, et à mon âge... mon dos... Je cédai.

Nous retrouvâmes donc les bonnes habitudes de troupe, bien que n'ayant pas fréquenté la même, guettant l'extinction des feux définitives de adultes pour nous glisser hors de notre abri et nous installer en rond dans l'allée avec toutes les denrées que nous avions pu chiper dans les placards (sirop de menthe prudemment dilué à l'avance, biscuits arrachés à a convoitise des enfants, cigarettes pour Stéph et moi, sa soeur étant trop sportive pour s'adonner à cela). Hormis ce dernier détail, nous avions de nouveau dix ans. Le cri d'une chouette nous tira de nos bavardages et, à la terreur croissante de Stéph parce que cela nous porterait malheur et que l'animal s'approchait doucement mais sûrement, j'entrepris de lui répondre. Un dialogue s'instaura, la répétition et la modulation des séquences prenant des allures de conversation. « Oui mais imagine que tu sois en train de la menacer et qu'elle attaque... ». Après avoir pris dans le rayon de nos torches quelques yeux étincelants de renards nichant dans la falaise, juste pour le plaisir de les savoir là, nous n'irions pas les déranger même de jour, nous nous faufilâmes à trois dans la tente prévue pour deux, ce qui était un argument de plus pour apaiser ma réticence quant à la fraîcheur des nuits, et nos bavardages s'éteignant à mesure que régnait le silence, sombrâmes dans un sommeil dont les vertus réparatrices et curatives restent encore à démontrer au vu des piqûres d'insectes et des courbatures qui présidèrent au lever en fanfare orchestré par les petits qui réclamaient leur part d'occupation de la tente. Nous les renvoyâmes autoritairement à leur petit déjeuner avant de ramper de façon fort inélégante hors de notre abri, sous le regard de ma tante hilare devant nos mines hagardes et nos cheveux emmêlés.

Je me souviens encore du pantalon de pyjama en flanelle à l'imprimé écossais prêté par ma cousine pour lutter contre le froid de la nuit qui, eu égard aux nombreux centimètres de taille qui nous séparent, ajoutait une touche comique pour le plus grand plaisir des cyclotouristes qui s'étaient arrêtés de l'autre côté de la route pour piller notre prunier.

Cet été-là, ma tante jamais économe d'idées amusantes, l'avait baptisé l'année capelines. Sous le prétexte fallacieux de protéger nos épidermes, et surtout parce que nous avions fait main basse sur une série de chapeaux de paille en plus ou moins bon état au grenier, nous étions tenues de ne sortir des maisons que le chef couvert d'un chapeau à ruban, pour la plus grande joie de ma grand-mère qui trouvait que cela nous rendait enfin nos galons de jeunes filles élégantes. Le fait que B... (la cadette) arborât sa capeline avec un short et des tongs ne devait pas l'avoir frappée. Mais elle était notre belle jardinière, comme en témoignèrent les nombreux arrêts de touristes bataves ou britanniques sollicitant de l'eau ou leur chemin (sur une route rectiligne...).

Moins agitée qu'elle, je pilais ma grand-mère au catéchic - nom dont ma tante avait rebaptisé une sorte de trivial pursuit catho qu'elle avait dégotté Dieu sait où (les voies du Seigneur étant impénétrables) - à son grand déplaisir de mauvaise perdante s'il en fût. D'ailleurs j'étais la dernière à accepter de jouer à quelque jeu que ce fût avec elle, son avis sur mon esprit éclairé me mettant à l'abri de toute remarque déplaisante. Nous fîmes une partie avec les filles, histoire de lui faire plaisir, et S..., qui avait fait une cueillette de menthe sauvage tenta de nous empoisonner avec une infusion dont le jaune quasi fluorescent finit bien vite – et fort discrètement vu les efforts apportés à la préparation – par dessus la balustrade dans les buissons de fuschias à l'aplomb du perron. L'histoire ne dit pas s'ils s'en sont remis mais si ce n'est pas le cas, les responsabilités sont désormais connues.

Vu ses difficultés à se déplacer, arthrose et polyarthrite très avancée mêlées d'un nombre de broches à faire tilter un portique d'aéroport, notre grand mère passait les heures tièdes à l'abri sur le perron, calée dans un fauteuil puis sur un banc qui lui demandait moins d'effort pour se relever. Pélerine aux épaules et chapeau sur la tête elle répondait royalement d'un faible geste de la main et d'une inclinaison de tête aux touristes dont les vélos passaient devant notre portail défunt, dont la fermeture rituelle la nuit n'était plus qu'un lointain souvenir. Pour peu que l'un d'entre eux lui lançât un vigoureux « bonjour Mme la Baronne », son salut de tête n'étant dès lors pas sans évoquer ceux de la Queen Mother. Elle avait gardé de son passage de collégienne en Angleterre et d'une longue amitié entretenue avec une camarade de classe dont la voix douce résonnait sur la BBC en un temps que les moins de 40 ans ne connaissent sûrement pas, des habitudes de langage et de comportement. Elle avait gardé à coeur la pratique quotidienne de l'anglais et lorsque le jeune N..., changeant de collège, dut passer de l'allemand LV1 à l'anglais LV1 en 4e et rattraper deux ans de retard, elle lui parla uniquement anglais pendant plus d'un mois où il resta à Sainte Mondane en pension.

Elle s'intéressait aussi de près aux contes et légendes locaux, estimant que l'on se doit de connaître un pays jusqu'au tréfonds de son âme, et m'avait enregistré sur cassette l'histoire de Sainte Mondane, mère de Saint Sacerdos, celle de Castelnau et celle du cruel seigneur de Rocanadelle.Ce magnétophone lui servait de journal, sa main ne pouvant plus guère supporter une plume, et je me souviens l'avoir entendu s'adresser au souvenir de mon grand-père sans avoir réussi à croire toutefois, dans l 'égoïsme de la jeunesse, qu'il pût lui manquer autant qu'à moi.

Ce grand-père était un homme singulier, qui reste un puzzle encore à ce jour. Entre l'hagiographie que ne manqueront pas d'en dresser certains membres de la famille et le tableau plus rude qu'en font les autres, il compose un personnage aux multiples facettes, idéaliste humaniste mais aussi tyran aux règles de vies implacables. Les souvenirs rapportés mais aussi la méticulosité avec laquelle il remplissait son carnet de guerre, de bataille ou de captivité en donnent une assez bonne idée. Oui, il semble que la tenue de journaux, de carnets, de pages ait été une tradition assez ancrée dans les moeurs du temps et du clan. Il me serait d'ailleurs plus facile de parler de ceux de ma grand-tante, la soeur aînée de ma grand-mère, que j'ai la chance de pouvoir feuilleter à l'envi, et que j'ai commencé à scanner pour en faire profiter le reste de la famille, mais il sera bien temps d'y revenir.

De son expérience militaire dans la Coloniale, avant guerre, il reste justement ces carnets mystérieusement conservés à l'abri, où un personnage public apparaît sous des traits peu flatteurs et avec une appréciation lapidaire de mon grand père flagellant un esprit peu apte à la discipline et, de fait, laissant présager un bien piètre meneur d'hommes. Un jour on ré-écrira l'histoire, dit souvent Papa, l'identité de ce personnage restera donc sous scellés d'ici là.

Sainte Mondane 2

Notre grand-père flirta avec foule de métiers terminant en -isme... Syndicalisme (oui, il était partie prenante aux accords de Matignon et fit partie des premiers membres à monter de la CFTC, ce qui ne fut pas sans causer de tort à la carrière militaire de ses fils cadets), journalisme (bien que je manque de détails là dessus), tourisme (dans l'esprit congés payés, il créa un village de vacances offrant tout confort aux familles de travailleurs et d'ouvriers, à Théoule, il y laissa d'ailleurs sa chemise, l'idéaliste faisant toujours, de fait, un bien mauvais gestionnaire).

Il sut le premier dans la famille développer ce talent que nous avons, semble-t-il, en partage de croiser la route de gens qui font l'histoire grande ou petite. Je me rappelle surtout qu'il répondait sans se lasser à la moindre de mes questions. Un jour de vacances de la Toussaint, je lui avais demandé de me parler de Joffre et de Foch, évoqués deux jours plus tôt par ma maîtresse d'école de 10e. Il m'avait emmenée au salon, faite asseoir dans un fauteuil et expliqué que Foch lui même s'y était assis avant moi (il paraît que c'est effectivement le cas, et ce meuble n'est guère connu que sous le nom dudit maréchal, si l'histoire n'est pas authentique, je n'en ai pas moins développé le goût de l'Histoire, gardons-en donc au moins le bénéfice du doute), de là il m'avait expliqué la Grande Guerre, expliqué la chute de mes arrières-grands-pères tombés au Chemin des Dames à quelques mètres l'un de l'autre sans savoir que leurs enfants se rencontreraient et se marieraient un jour, fait vibrer au cahot des taxis de la Marne, tracé dans l'air les mouvements de troupe. Chaque question posée devenait récit mirifique. Aucune d'entre elles n'était jugée de trop. Mon seul regret est de n'avoir pu profiter plus longtemps de cette disponibilité et de cette soif de me faire partager d'autres temps.

Je ne découvris ses conditions de détention dans un stalag, où il passa un certain temps avec le confort relatif que concède le respect mutuel des militaires qu'après sa disparition, grâce à un carnet retrouvé dans un tiroir qui se coinçait, avec les photos prises en tenue de prisonnier, les notes prises, et la chevalière qu'il tailla dans un morceau de balle à ses initiales, HB pour Henri. Ma grand-mère m'a d'ailleurs donné cette chevalière, tout comme elle était prête à me céder l'alliance qui avait été celle de mon grand-père, sorte de marque tangible d'une conscience invisible poussant au bien faire et sur les chemins dépourvus de concessions, jusqu'à ce que nous découvrions qu'il avait finalement été inhumé avec.

Ses obsèques furent d'ailleurs mon premier contact avec la mort. Je me souviens de mon père m'annonçant la nouvelle un matin, de l'incrédulité, du cri qui peine à sortir, des larmes qui coulent en silence. J'avais compris mais pas admis. Le voyage sombre vers le Périgord hivernal. Le froid et le ciel plombé qui s'accordent au sentiment de tristesse infinie. La gorge qui se serre dans l'entrée en voyant les clés et la laisse, mais plus de main pour se tendre vers elle. Yang couché au pied du fauteuil vide, qui gémit et semble se laisser mourir. La terreur qui prend alors qu'on vous pousse vers la chambre ardente remplie de tous ceux qui l'ont connus et sont venus nombreux. Mais ce n'est pas lui, il n'est plus là. Cette silhouette couchée sur un catafalque, avec ce front cireux qui lui à la lueur des cierges n'est pas celle de mon grand-père. C'est un inconnu vers lequel on cherche à me pousser, que l'on veut me faire toucher. Je me débats et mes mains se cramponnent au chambranle de la porte. Je ne franchirai pas ce seuil. Je ne céderai pas à la réalité de la mort. On finit par me laisser en paix et je rejoins le chien sur son tapis, me cramponnant à sa vie, noyant des larmes d'incompréhension dans son cou. Yang cesse de gémir, me lèche la main et les joues, il met sa tête sur mon bras, il sent le même vide que moi. Je hais tout à coup tous ces gens qui se pressent, embrassent mon père et mes oncles, saluent ma grand mère.

Ils étaient tous prêts à le perdre, le cancer, n'est ce pas, est une maladie redoutable. Mais à cacher la maladie aux enfants on en oublie parfois de les préparer au pire. Comme je ne peux comprendre, je maudis Dieu qui m'a pourtant tout donné de m'avoir soufflé injustement le socle de ma fragile existence. Qui m'expliquera désormais pourquoi obéir est important, non seulement pour les adultes mais aussi pour soi, qui m'apprendra désormais qu'il faut respecter et aider ceux qui ont moins de chance que vous, qui aidera ma vie à croître sans détours, droite comme un if dressé? En m'enlevant mon grand-père, Dieu m'a perdue en un sens. La candeur s'efface et l'insouciance fait place à la présence silencieuse mais pesante de l'injustice et du deuil. Je suis tout à coup consciente que Dieu me punit de quelque chose et, sans bien comprendre ce dont il s'agit, je commence dès lors à me punir moi même, à me protéger, à me préserver d'autres punitions à venir.

La messe d'enterrement se tient dans une église bondée. On nous a prudemment installés dans le fond, sous la garde de mes deux tantes. Ma grand-mère est devant, près du cercueil, la tête haute, le visage fermé mais sec. L'odeur de l'encens, le son du glas, je pleure sans m'en rendre compte et me mets à sangloter. Vient cette phrase terrible « Fais l'effort de te tenir, prends exemple sur ta grand-mère ». Mais j'ai sept ans et j'ai mal et je ne veux plus me tenir, je veux sortir de là, je veux retrouver Yang et, en le serrant, un peu de la lumière des jours passés. On ne m'obligera pas à aller au cimetière ce jour-là, mais je sais qu'ils vont le recouvrir de terre froide dont la fragile caisse de bois ne le protégera pas.

Le repas de funérailles se passe dans le café-restaurant-épicerie-pompe à essence voisin, trop de gens pour les accueillir à la maison. J'ai pu prendre Yang avec moi, il reste collé à ma cheville, la tête posée sur mon pied. Les vitres se couvrent de buée à mesure que se succèdent les plats et les hommages à mon grand-père. Chacun fait revivre une part de lui que je ne connais pas. La patronne du restaurant, qui m'a connue dans mes langes, tout comme elle a connu mon père avant moi, se penche vers moi et m'embrasse le haut de la tête en disant que je suis « bien brave, oh pauvrette ». J'ai encore envie de pleurer mais je n'ai plus de larmes. Je regarde les adultes en me demandant ce qui les rend si gais. Je ne sais pas encore que le deuil, le vrai deuil c'est cela, faire revivre dans les souvenirs les plus joyeux. J'apprendrai à le faire, plus tard, bien plus tard.


Un an après, Yang s'est laissé tuer par un berger allemand hargneux. Il ne s'est pas défendu. Maman a dû me garder à la maison trois jours. Mon deuil était fait, douloureusement. La page était tournée.


Yang était un de ces chiens que l'on qualifierait de brave bâtard, évoquant plusieurs races et ne ressemblant à rien. Il était, et demeure, l'enjeu d'une guerre des nerfs entre ma cousine Stéphanie et moi. Mon oncle l'avait eu alors que j'étais encore petite et Stéph sur le point de naître. J'ai une photo prise dans l'appartement de ma grand-tante, Gilberte, autre figure familiale importante mais liée essentiellement à Paris, la soeur aînée de mon grand-père. Sur la photo, Yang est encore un chiot, gentiment couché sous une chaise de la cuisine et je suis face à lui, tournant un regard coupable d'avoir été surprise en flagrant délit la main quasi sur le chien, alors qu'on a dû me recommander de le laisser tranquille, ce que ses oreilles en berne semblent confirmer. Le surnom de Yang (nom trop long à prononcer bien sûr) était « 'tit chien ». Encore de nos jours, et B... et N... m'ont confirmé que ce n'était pas près de cesser, on peut entendre S... et moi nous affronter à coup de « c'était MON 'tit chien » « Non c'était MON 'tit chien » jusqu'à épuisement des forces et des voix.

Il n'empêche que le demi-sucre matinal... c'était ma main qui le lui donnait. Comme beaucoup de chiens, dont la mienne qui n'échappe pas à la règle, Yang avait une peur bleue des feux d'artifices, des orages et du bruit des coups de feu -mon grand-père n'étant pas le moins du monde chasseur n'avait pas pris la peine de l'y habituer. Certains jours d'orage, je retrouvais ce pauvre Yang, pourtant formaté plus comme un berger allemand que comme un Yorkshire, tassé derrière la cuvette des toilettes, tremblant de tous ses membres et jetant des regards affolés (ma chienne choisit quant à elle le bac à douche, doté d'un rideau pour plus de protection, je ne crois pas en revanche qu'elle irait jusqu'à se cacher dans la baignoire, lieu traumatisant entre tous).

Les nuits d'orage, vu que je n'étais pas rassurée moi même, on l'autorisait exceptionnellement à dormir sur le tapis au pied de mon lit de façon à ce que je puisse garder la main sur sa tête. Il va sans dire que dès que les allées et venues des adultes sur le plancher de l'étage était finies, je faisais grimper le chien sur mon lit et m'en servait d'ours en peluche à taille réelle. Ces matins là, sommeil préservé et garanti malgré l'effroi, je me réveillais assez tôt pour lui faire reprendre sa position sur le tapis avant que l'on ne vienne me réveiller officiellement.

Si l'on devait mettre bout à bout le nombre de bâtons et de pierre derrière lesquels j'ai lancé le chien à toute allure, queue grise en panache et regard fou, on pourrait construire sans mal une réplique à l'échelle 1/1 du pont Valentré de Cahors.


Mais les vacances périgourdines ne se résumaient heureusement pas à l'enceinte du parc, même si nous n'avions le droit de le quitter que sur consigne ou accompagnés. Les baignades à la Dordogne étaient le plaisir des journées chaudes qui nous faisaient trépigner dès le matin. Nous enfilions nos maillots, un short, un t-shirt, devions trouver dans la collection historique de souliers méduse allant du 21 au 44 la paire correcte qui nous permettrait d'affronter les galets de la plage et du lit de la rivière, quémandions à nos mères et pères qu'ils prissent ballons, seaux, voire bateau gonflable, enfourchions nos vélos et sus à la rivière!

La faible hauteur du lit permettait de se baigner y compris hors des zones à eaux plus calmes, et mon père, adepte des jeux d'eau, nous apprenait à remonter le courant rapide en nageant comme des marsouins – c'est à dire en sautant hors de l'eau pour prendre de l'élan – ou en nous cramponnant aux pierres les plus lourdes à la force des bras et de battements de jambes. Parfois, nous remontions plus en amont, bateau sur le toit de la voiture, et descendions sur quelques kilomètres, alternant les passages dans le bateau et les passages nagés. Dad s'arrangeait aussi pour que nous descendions en nageant jusqu'à un point plus éloigné qui, à travers champs et au fil de rencontres avec les voisins et paysans du coin que ses frères et lui connaissent depuis l'enfance, nous mettait à moins de deux kilomètres de la maison. Le retour en méduses sur les sentiers de terre provoquait généralement les hauts cris de Maman qui nous envoyait manu militari nous rincer dans le bac extérieur du pavillon au dessus duquel nous faisions parfois de hâtives et peu rigoureuses vaisselles.

Papa n'ayant jamais eu un atome de bricoleur dans les cellules de son corps, il prit le relais du jardinier lorsque celui-ci fut trop vieux pour entretenir le parc. Maman le soupçonnait, à raison, de passer des heures à débroussailler et à tondre pour éviter d'avoir à passer du temps à faire la conversation à sa mère, ce dont, en bru bien élevée elle se chargeait à reculons. Le bruit de ces vacances n'est pas exempt donc du souvenir de ces engins fonctionnant au diesel qui pétaradaient au démarrage.

A une époque, dans un souci de faire vivre la tradition d'économie ménagère de l'arrière-grand-mère, créature ô combien redoutable et crainte pour ses formules lapidaires et son caractère bien trempé de veuve de guerre ayant élevée seule deux filles tout en travaillant, nous étions envoyés au jardin potager que le monsieur chargé d'entretenir le jardin pendant l'année tenait en état, pour ramasser les haricots verts, haricots verts, poires et prunes qui se trouvaient de l'autre côté de la route. Venait ensuite le rituel des écossages et lavages, où nous mettions encore une main maladroite, et ensuite la mise en conserve, dévolues à nos mères sous la surveillance tyrannique de leur belle-mère « Mais non enfin ma petite D... , vous voyez bien qu'il faut poser le faitout ainsi ». Nous étions ensuite chargés de porter les paniers pleins de bocaux à la cave où nous en profitions pour piquer quelque boule de charbon pour crayonner sur des cailloux, voire sur quelque mur.


J'ai ainsi transformé la grande dalle de la fontaine en une éphémère et non hydrofuge pierre tombale pour Yang, intimement persuadée qu'on avait dû l'enterrer là et, au final, sans jamais obtenir de réponse à cette question maintes fois répétée. La réponse vint, tristement, quand je perdis ma chienne. Mon oncle m'évoqua cette idée un peu dingue qu'avait eu mon père de faire l'aller-retour avec la dépouille de la pauvre bête pour l'enterrer avec les autres, oui, Yang, et la douce Dorothée, au fond du parc. Ils se trouvaient donc bien là, oui, mais de l'autre côté.

Pour les prunes, cela se compliquait, la préparation de confitures devenait une stratégie napoléonienne où chacune, excepté Mum qui a toujours détesté en faire, avait un tour de main ou une astuce à faire valoir. Maman compensait en préparant des clafoutis avec l'abondante manne restante, des tartes parfois enfin plein de choses délicieuses, oui, pour qui aime les prunes. Il est parfois regrettable d'avoir des goûts aussi délicats.

Sainte Mondane 3

Du grand noyer qui seul demeurait de l'époque où l'arrière grand mère faisait remplir des sacs entiers, nous ne nous préoccupions guère que pour essayer de tester la véracité de l'indélibilité du brou de noix ou faire craquer des noix passées sous le talon de nos Kickers, ce qui demande une précision et une force dans le coup qu'il convient d'admirer.

Notre grand-père nous avait fait cadeau d'une balançoire à portique qui permettait aux plus grands de jouer sans avoir à prendre un tour. Le jardin accueillit bientôt un double toboggan que nous finîmes par faire installer au dessus de la piscine gonflable où mon père nous pourchassait pour nous faire couler en provoquant nos rires et hurlements, et en plongeant avec forces éclaboussures, singeant ainsi les attaques d'un orque épaulard (sic). Nous passions dans l'eau les heures auxquelles la rivière nous était interdite.

Parfois nous grimpions sur le pech, non sans déplaisir d'ailleurs la route étant pentue et sinueuse, pour aller faire une promenade au château de Fénelon et profiter du point de vue sur la vallée de la Dordogne. Plus que sur la vallée ligérienne, les vestiges des forteresses et citadelles qui couvent le fleuve du regard se font face comme des tours de sémaphores et l'on imagine sans mal les seigneurs belliqueux des temps anciens se défier du regard par delà les écharpes de brume matinale.

Mais notre plaisir estival préféré demeurait les soirées passées sur la terrasse de Domme, où nos parents nous emmenaient déguster une glace en regardant la nuit tomber sur l'ensemble de la vallée. Mon baptême de l'air hors avions de ligne je le fis sur cet aérodrome et dans le ciel de Domme, profitant de ce que mon oncle, pourtant homme de mer plus que d'air, apprenait alors à piloter. Le ruban scintillant de la rivière en ses méandres, l'alternance des pierres du Quercy, blanches tirant vers le jaune et du Sarladais, couleur de l'or chauffé, les mosaïques des champs de tabac et de maïs, hachées de haies de peupliers, des enclos où les oies et canards peinaient à apparaître en points minuscules, toute la palette ainsi exhibée sur l'écran de l'air pur donnait un attrait inouï au paysage.

Il ne se passait guère d'été sans que nous eussions des invités. Amis de notre âge, les lits d'enfants ne manquaient pas, ou amis de nos parents, cousins éloignés, voisins en courte visite, la maison était rarement vide. Heureusement car nous avions bien du mal à sortir pour rencontrer les gamins de notre âge qui, tandis que nous lambinions, aidaient souvent leurs parents à la ferme.

Je me rappelle toutefois d'un été durant lequel ma grand-mère donna des cours de soutien, notamment en anglais, aux enfants du maire -rouge – dont elle était l'adjointe – bleu horizon. Je m'installais à côté et suivait les leçons, nouant ainsi quelque lien avec ces jeunes que l'on ne croisaient guère le reste du temps. Ils m'invitèrent quelques fois à la ferme et je pus aller caresser les veaux nés depuis peu, monter sur le char traîné par le tracteur, rouler les bottes de foin.

Je ne pus, en revanche, jamais me résoudre à aider Hélène, une voisine dont la fermette se trouvait sur la route de Saint-Julien et était si proche à vélo, à gaver les oies. Ma mère me poussa à faire un reportage sur cette pratique barbare alors que je venais d'entrer au collège, et je n'en gardai pas un bon souvenir, hormis celui de rédaction et de mise en page illustrée avec l'aide maternelle.

Hélène passait régulièrement voir ma grand-mère (qui l'appelait « ma petite Hélène » avec ce ton qui nous insupportait mes cousines et moi, terriblement parisien qui se démarque de la plèbe paysanne) et je guettais le couinement de ses freins et le crissement du gravier au droit du perron. Lorsqu'elle savait les petits-enfants présents, elle nous apportait en effet de grandes boîtes de fer blanc remplies de rouleaux croquants et parfois encore tiède de gaufres périgourdines, une sorte de crêpe croustillante que l'on ait sur le feu dans un moule de fonte décoré et que l'on roule ensuite en forme d'épais cigare aérien. Nous lui sautions au cou et demandions à ma grand-mère de nous laisser repartir avec elle pour aller donner à manger aux lapins.

Parfois, alors que nous étions chez elle, la pluie se mettait à tomber et elle nous ramenait comme des poussins au coin du feu pour boire un lait chaud. Son mari et elle tâchaient de nous montrer comment casser les noix en conservant intacts les cerneaux, à l'aide d'un petit maillet manié d'une main sèche. Nous en écrasâmes plus d'une de nos tentatives malhabiles, je le crains.

Il y avait aussi Simone, une dame adorable grande amie de ma grand-mère qui lui en faisait voir de toutes les couleurs. Elle avait la malchance d'être atteinte de la maladie de Parkinson, ce qui déclenchait des précipitations multiples et des rires contenus de la part de nos pères et mères lorsqu'elle se mettait à vouloir servir le café ou le thé.

Quant aux L..., leur belle maison de pierre blanche, sur la route menant à Sarlat nous paraissait tellement plus belle que la nôtre, dont le crépi gris – typiquement bourgeois et donc inamovible du vivant de ma grand-mère, nous désolait de sa tristesse tant la vue des maisons de maître et autres manoir locaux en belle pierre blanche ou dorée nous semblait un must. Ils accueillaient aussi leurs petits fils en vacances, du même âge que nous, et leurs visites mettait notre troupe (composée de deux chipies seulement mais devenues tout à coup coquettes) en émoi. L'aîné portait le prénom de l'époux d'Elizabeth de Wittelsbach (oui plus connue sous le nom de Sissi) dont nous avions religieusement lu la biographie après avoir dévoré les romans adaptés au cinéma – tout comme dans une sorte de féminisme précoce, je lus la biographie d'Elizabeth I et celle de Mary Stuart, dont les destins autoritaires et tragiques me fascinaient. De quoi animer un peu nos journées de fillettes de 7-9 ans.

Nous avions pris d'assaut les malles et armoires du grenier et découvert mille merveilles dans le fond de boîtes cachées dans une chambre: chemise de nuit de jeune fille à jabot de dentelles froufroutantes, camisoles et cache corsets brodés au point, et surtout une collection incroyable de gants de soirées en chevreau blanc, jaunis par le temps, qu'avaient portés notre grand-mère et sa soeur mais aussi leur mère, comme en témoignait la longueur au dessus du coude d'une certaine paire; longueur réservée aux femmes mariés bien entendu. Je dois encore avoir dans un carton une pochette de soirée entièrement brodée dans le style exotique représentant une sorte de temple égyptien, avec sa glace de poche fixée par un ruban, et une bourse de jeune fille entièrement couverte de baguettes de jais irisé, en piètre état je le crains.

Les jumelles d'opéra en nacre et leur étui qui annonce bel et bien son âge sont encore posées sur mon bureau, je ne m'en suis jamais séparée. Notre grand regret fut d'apprendre que toutes les robes de notre arrière-grand-mère, qui conserva plus ou moins le deuil et drapait sa silhouette majestueuse et très en proue de navire de teintes sombres, avaient toutes été données à la bonne. Je regrette notamment la disparition d'un chapeau à la plume coquine et altière aperçu sur un album de mariage.

La grand mère M... que je ne connus pas mais dont, selon Dad qui pense ainsi me faire enrager, j'ai hérité le caractère égal, si j'ose dire, était une maîtresse femme. Veuve assez jeune, elle éleva ses filles avec la plus grande rigueur tout en dirigeant le personnel de boutique du Printemps où, au vu des récits concernant son autorité domestique, elle devait faire régner la terreur parmi les demoiselles.

Les quelques récits de ses sorties les plus fracassantes me donnèrent assez vite une idée de la chance que j'avais eu d'échapper à son influence directe. Quoi que je me demande maintenant si nous ne nous serions pas follement bien entendues au final. Au vu de certains hérissements paternels, je doute toutefois que ma fréquentation de « saltimbanques » eût trouvé son agrément.

Femme pragmatique, elle refusa d'envisager que l'aînée de ses filles pût prendre le voile. Marie-Louise, dite Tatoune par ses neveux, était une jeune femme douce et discrète mais au caractère et à la foi bien trempés. J'eus le loisir de parcourir ses carnets, y découvris qu'elle assistait à la messe tous les matins à l'aube, et que son regard sur le monde qui l'entourait et n'allait pas tarder à vivre l'horreur de la deuxième guerre et de l'Occupation était sage et passionnant. Elle reporta donc sa soif de spiritualité et de partage sur l'animation de groupes de Guides, en compagnie de ma grand-mère qui ne se lassa jamais de nous narrer combien les jamborees de son époque était incroyables, ce qui nous paraissait improbable au vu de notre propre expérience plutôt tiède du scoutisme.

Elle était enseignante, institutrice, et même lors de l'Occupation ne renonça jamais à enfourcher son vélo pour rejoindre ses ouailles. Tandis que ses mère et soeur rejoignait la zone libre et le confort matériel des campagnes du Périgord, elle décida de rester à Paris. Ses carnets racontent d'ailleurs ce jour déchirant où les troupes allemandes traversèrent Paris en conquérants, à l'encre noire il est écrit « ils sont là » souligné deux fois. Inconsciente, sans doute, de la valeur de témoignage historique, au sens de petite comme de grande Histoire, elle se rendit sur place avec une de ses amies pour constater de ses yeux la véracité d'un Paris asservi.

Femme de lettres et passionnée de langues au vu des dictionnaires nombreux à son nom dont je fus l'heureuse héritière, elle a laissé une trace impérissable chez ses neveux qui en parlent toujours avec une infinie tendresse, tendresse qu'elle leur rendait au centuple. Papa use de cette formule assez rude, et contestée par ses frères qui ne souhaitent pas faire de procès aux disparus « Maman c'était le Devoir, Tatoune c'était le Plaisir ».

Je garde précieusement, et mon père feint de ne pas le savoir, un exemplaire de « L' Homme révolté » qu'Albert Camus, dont le fils usait les mêmes bancs à Louis le Grand que Dad, lui dédicaça. Elle mourut des suites d'un accident de vélo qui lui perça un rein, je crois, et refusa que ma grand-mère lui fît don d'un des siens. Sa présence demeure toutefois vivace dans les conversations de ceux qui la connurent, ses neveux, des amies qui vinrent assister aux obsèques de ma grand-mère et de mon autre grand-tante. Je pense que nous eussions toutes et tous beaucoup appris à son contact.

La maison de Sainte-Mondane appartient désormais au cadet de Papa. Nous y sommes invités permanents et je suis celle à avoir franchi le pas. Les liens profonds qui me lient à mon oncle et à ma tante, toujours présents dans les moments difficiles et généreux en affection à un point inimaginable y sont sans doute pour beaucoup.

Ainsi j'ai suivi la progression des travaux que D... a entrepris pour rendre la maison plus habitable, à coup de téléphones hebdomadaires sur les tâches entreprises et de photos numériques du chantier.

Une année, je descendis passer Noël, un de mes meilleurs depuis longtemps, avec eux. Il n'y avait pas encore de neige, mais la chaleur de la cuisinière à bois remise en service, la lumière particulière de ces journées d'hiver sur les pierres enfin démasquées, la préparation fébrile et amusée des truffes et des orangettes, selon des recettes prises dans des revues enfantines par S..., nous remplirent de joie simple et profonde.

Au retour d'une messe de minuit dont nos mollets se souviennent encore - contrairement à ma tante, prudente s'il en est, nous avions déjà revêtu nos tenues de soirée pour aller à l'office sans penser que l'église serait glaciale et bondée et que nous demeurerions debout dans le fond de l'allée centrale, juste devant la porte qui ne cessait de s'ouvrir pour accueillir toujours plus de fidèles – nous retrouvâmes émerveillé la maison dont les fenêtres restées allumées dispensaient une lumière orangée synonyme de chaleur bienveillante. La dinde restée dans le four à bois avait conservé des saveurs d'antan et nous finîmes la veillée en chantant à tue-tête et en hurlant de rire devant la concentration de D... au moment de prendre la tonalité de basse sur une chanson à quatre voix.

Oui, cette maison c'était aussi cela, des poèmes récités bon gré mal gré dans le micro du magnétophone de notre grand-mère, pour qu'elle gardât une trace vivace de nous. Tous petits ou grands nous y pliâmes « J'ai vu fleurir le pêcher rose, le vieux pêcher rose et chenu, il rit sous le ciel ingénu, il rit de sa métamorphose, j'ai vu fleurir le pêcher rose », je m'en souviens donc encore parfaitement.

Ce fut aussi le message adressés à notre oncle absent, après que nous eussions appris qu'il était responsable de la disparition du piano familial qu'il vendît à l'âge de 17 ans pour s'acheter un solex – ce qu'il nie farouchement - et dans lequel au milieu d'un réquisitoire à deux voix, S... et moi entonnâmes « le blues du businessman » pour lui démontrer de quelle façon il avait ainsi tué nos carrières dans l'oeuf.

Ce furent aussi « Amazing Grace » et « las estrellas » entonnés en trio a capella au pied du lit de notre grand-mère en larmes, deux mois avant sa mort, lors d'une semaine que nous lui avions consacrée avec les filles, en l'honneur de mon permis encore neuf sur longue distance. Quitte à choquer le vulgum pecus, nous demandâmes à reprendre ces chants lors de ses obsèques, qui marquaient la fin d'une époque. Cette fois-ci, je montai au cimetière avec l'ensemble de la famille et entendit pour la première fois le son mat et déchirant de la terre qui tombe sur le cercueil.

Désormais, mes deux grands-parents reposent ici, sous les fleurs que B... a voulu planter et entretenir en souvenir de l'affection que notre grand-mère avait pour son jardin et ses buis, en souvenir aussi de cette photo qui montre notre grand-père dans l'allée du parc, un de ses chiens à ses pieds.

La maison se charge désormais des cris et des rires de tous ceux qui y passent et jouissent de l'hospitalité illimitée de D... et D... Cet été nous fêtions les 33 ans de S... et quelle belle fête ce fut. Nous nous bousculions autour du Maître -le compagnon de S..., excellent cuisinier en plus d'être un photographe fort doué – près du piano, nous rivalisions d'imagination pour créer les menus de nos repas ne comptant jamais moins de dix personnes, nous faisions traîner nos petits déjeuners à la terrasse du pavillon entre cafetières toujours remplies et cigarettes consumées au dessus des journaux, nous avions de nouveau 4 ans et faisions des rodéos à dos de matelas gonflables dans la piscine, nous paressions le soir sur les fauteuils du salon d'été ingénieusement installé par ma tante. Le parc avait repris ses droits, notamment celui au bonheur simple.

Bibliothèque

Un beau jour (ou était-ce une nuit ? non c'est trop facile), une personne fort estimée de ma connaissance (et dont j'emprunterais bien un croquis de livres pour illustrer ce billet s'il m'y autorisait... oui, ceci est une requête) me lança un défi. Oh bien sûr, une fois que l'on connaît la teneur de l'exercice, cela n'a rien de bien sorcier en soi. Mais pour moi qui ne connais aucune mesure en matière de lecture (la bibliophagie est une maladie qui n'implique pas la consommation littérale de papier d'imprimerie, non, enfin pas dans l'acception que je lui donne), cela relevait des douze travaux d'Hercule, voire des dix plaies d'Egypte.

Car il me fallait, dans le flot mouvant et grossissant avec les années de mes lectures, n'en retenir que dix...

Dix livres dont la lecture avait, sans aller jusqu'à changer mon existence, provoqué en moi une réaction suffisante pour que j'en demeure marquée et un peu plus complète.

Il n'y avait là aucune contrainte qualitative, et j'eusse tout aussi bien pu citer un volume du Club des Cinq ... si j'avais lu ces ouvrages avec passion au point d'appeler mon chien Dagobert (ouf, j'eus une chienne, et non elle ne s'appela pas Lassie) ... ou encore un volume de Simenon si ma voie avait pris le chemin du 36 quai des Orfèvres (mais elle s'arrêta avant le carrefour, de toutes façons je me voyais mal fumer la pipe en dégustant de la blanquette de veau...).

Non, il fallait retrouver, en tirant sur les fils du temps qui passe, dix ouvrages marquants, non pour leur gloire littéraire reconnue mais pour l'importance qu'ils avaient pu avoir un jour à mes yeux. Voici donc cette liste, quasiment dans la version alors livrée, avec quelques ajouts mais, sur le fond aucune modification conséquente. Je persiste et signe quant à la composition de cette liste - mais Dieux que je hais les listes - quoique, la solution serait sans doute de dresser d'autres listes, comprenant d'autres critères... allez... un inventaire de mes bibliothèques ferait tout aussi bien l'affaire.


  1. Les cavaliers, Joseph Kessel

Une remarque de ma jeune tante Isa un soir "Comment? Tu n'as pas lu "les cavaliers"??" L'urgence dans sa voix était sans appel. Lu donc avec une forte fièvre, en cachette bien entendu pour raison précitée; une nuit entière passée à suivre les sabots de Jehol, le cheval fou, sur les sentes escarpées des montagnes d’Afghanistan, à sentir le cuir des cravaches tressées des tchopendoz tâchant de se lacérer le visage sur le terrain de bouzkachi de Kaboul. Le plus beau cheval du monde, un homme à regard de loup qui cherche les limites de la bienveillance humaine, le dépassement de soi, la négation de la douleur, des paysages minéraux que l’on voit naître à mesure que l’on tourne les pages. La violence des hommes, la beauté de la sauvagerie, la simplicité des mots : autant de raisons qui ont fait que mes mains et mes yeux refusaient de quitter ce livre. Je l’ai souvent relu et je le sais là, à portée, comme un parfum familier ou une musique d’enfance, prêt à me soulager en cas de tourment ou de peine. Vous savez, cette sensation que l’on a de savoir que quelque chose est là si l’on en a besoin, qui rassure et réconforte, même si le besoin ne se présente pas encore.


  1. Le côté de Guermantes, Marcel Proust

Cette phrase qui me fit pleurer je ne la retrouve plus. Ai-je bien cherché d’ailleurs ? Je préfère garder ce souvenir flou d’une idée qui évoque un paysage de campagne et la lueur du ciel derrière un toit, mais ma mémoire me trahit sans doute. Elle me reste fidèle en revanche lorsque je ressens de nouveau ce coup au ventre, cette évidence imparable qu’écrire c’est cela. Cela c’est composer une silencieuse musique à laquelle tout votre être répond et se sent comme aspiré par les mots dans un univers sensible et quasi palpable. Evidemment, il est difficile de choisir un titre parmi tous ceux de la Recherche, et j'ai longuement hésité entre celui-ci et le Temps retrouvé. Mais puisque l'exercice consiste à établir non une liste d'indispensables mais une liste émotionnelle... Oh et zut, pourquoi se limiter à dix? Pourquoi se priver ainsi de l'ironie amère, de l'admiration encore palpable mais non sans désabusement du narrateur devant la déchéance d'un Charlus ou devant une tribu Guermantes dont l'éclat n'est plus le même. Pourquoi se priver de cette étincelle qui nous rendra Mme Verdurin toujours agaçante mais un peu moins insupportable? Oh comme je déteste les listes.


  1. Le Christ recrucifié, Nikos Kazantzaki

Des années de lycée naquirent les conflits et les doutes opposés à une éducation imprégnée de religion acceptée et non discutée – en dépit de l’amour paternel pour la pratique du doute philosophique – en bref, ce que l’on pourrait appeler une perte de foi. Ceux qui y verraient la malicieuse influence des cercles trotskistes se tromperaient lourdement, il n’y avait là que la sensation d’un mensonge et l’angoisse de la découverte, enfin, d’un grand vide face à l’homme. Le cinéma Saint-Michel brûla une nuit sous la main imprécatoire et hypocrite de quelques intégristes catholiques. Le film avait fait parler de lui, l’auteur du livre moins, et lorsqu’un camarade crétois m’offrit le Christ Recrucifié quelques mois plus tard, je découvris avec surprise que l’auteur était aussi celui qui avait donné naissance au scandale en évoquant une dernière tentation (quant à Zorba, il ne m’évoquait que la figure d’Anthony Quinn dansant sous le soleil, c’est fou comme on passe facilement à côté des choses). A mesure que j’avançais dans ce récit aux couleurs primaires, aux passions exacerbées et en même temps d’une grande simplicité d’expression, je sentais une résonance troublante, un écho qui cherchait à se faire entendre… Au final, il me sembla que cette foi que je pensais brûlée sur le bûcher du doute, attisé par le rejet de dogmes aux relents d’intolérance, cette foi anesthésiée, euthanasiée, mise à la porte, revenait par la fenêtre et s’imposait non plus comme une figure obligée et au cadre rigide, mais comme si le vide se remplissait tout à coup de quelque présence rassurante et familière, comme si l’absolu prenait un sens, ou, à défaut, se faisait tangible. Cette histoire d’hommes au milieu des pierres d’une île inhospitalière avait touché ce que ni St Augustin, ni la relecture attentive des évangélistes n’avait su retrouver.



  1. L’Odyssée, Homère

Le premier contact se fit par l’Enéide un été d’ennui durant lequel mon père désespérait de trouver quelque ouvrage à me mettre sous les yeux pour que je cessasse enfin de geindre. Il retrouva l’Enéide en sa version prosifiée par quelque main généreuse dans un coin de grenier et se dit que, pour le coup, il aurait la paix et pour un bon moment. Hélas la paix ne dura pas, et la lecture fébrile des aventures et tracas d’Enée me laissa sur ma faim. De retour à Paris, il n’eût d’autre choix pour combler mon avidité que de me donner accès à deux volumes aux belles reliures figurant des guerriers achéens : L’Iliade et l’Odyssée, cette fois-ci dans toute leur splendeur poétique. Si le premier me plut pour le fracas des armes, Hector face à Achille, les dieux au balcon de l’Olympe tirant d’invisibles ficelles, ce fut toutefois l’Odyssée et son cortège de voyages plus extraordinaires encore que ceux de Jules Verne qui me fascinèrent totalement. Ulysse devenait le seul héros possible de toutes les aventures humaines. Ces lectures me happaient dans un monde à moi seul réservé dont il était difficile de me tirer. Après cela, je tâchai de connaître un peu mieux l’univers des mythes auquel il était fait référence dans certains vers, préférai la découverte de la mythologie à celle de l’histoire de la Grèce et de l’Asie Mineure, connus mieux la filiation de Zeus que celle de mes parents éloignés. Cela me conduisit tout logiquement à la découverte du théâtre classique, où les mythes et l’histoire se mêlaient à l’envi. Je brûlais pour Thésée, me damnais pour Jason, mais Ulysse demeura le gardien de cette porte ouverte où j’aurais voulu être Circé, Calypso, Nausicaa.


  1. King Lear, Shakespeare

La fascination pour le pouvoir. L’alibi de la folie pour faire preuve de la plus grande des sagesses. La justice qui triomphe du mal – toujours rassurant en un sens. Difficile de déterminer une pièce parmi toutes celles qui me transportent chez Shakespeare. Le choix de celle-ci est simple : en dépit de toutes les difficultés que j’ai pu éprouver pour la lire en sa langue d’origine, elle fut ma première source d’émotion. Oh non, pas le sort injuste réservé à la pauvre Cordélia – qui comme nombre de personnages féminins d’ingénues chez Shakespeare n’est pas des plus consistant, enfin à mon sens – mais la déchéance de cet homme de pouvoir qui voit lui échapper les fils qui le maintenaient encore dressé au-dessus de la mêlée. La noirceur égoïste, veule et mesquine de l’âme humaine y côtoie la loyauté exemplaire et la fidélité des grands serments. Là où Macbeth me fascine par les jeux de pouvoir, Beaucoup de bruit pour rien m’amuse pour son côté witty et Richard III me ravit pour son approche politique, King Lear m’offre simplement le miroir de l’Homme avec toute sa palette.



  1. Pride and prejudice, Jane Austen

Lecture repoussée pendant des années. Sans raison aucune, le livre resta dans la bibliothèque. Les premières phrases et l’échange entre Mr. et. Mrs Bennet me laissait froide. Et puis, un jour, sur un morceau d’épisode d’une version de la BBC où le jeu des acteurs était étincelant, je décidai de me lancer. Le charme incroyable de cet univers qui ressemblait à ces couronnes de mariée en fleurs d’oranger que l’on plaçait autrefois sous globe me prit au piège. Les règles de savoir-vivre en société me semblaient plus familières que les débordements populaciers de la littérature jeune et moderne. Je tombai inexorablement, et sans doute comme la majorité des jeunes filles, sous le charme glacial, compassé et en même temps irrésistible de M. Darcy. Très sincèrement, le fait que l’adaptation BBC ait donné les traits de Colin Firth à ce même personnage dut avoir quelque influence aussi sur le goût démesuré pour ce livre tellement relu que je dus en racheter un exemplaire, le premier ayant commencé à vivre une vie automnale en perdant quelques feuilles.


  1. La Chute, Albert Camus

Une lecture imposée pour le bac français. Laborieuse au départ, j’avoue avec honte que je ne faisais pas consciencieusement mes préparations de texte en vu des cours suivants et que j’arrivai plus d’une fois en cours sans aucune idée de ce qui figurait dans le texte du jour.

Jusqu’à ce matin-là… Mon professeur, femme exigeante et glacialement efficace, me désigna sans appel pour lire et analyser un bon morceau de l’un des chapitres. J’ouvris prudemment mon cahier à la page concernant le chapitre précédent, afin de simuler à distance le sérieux d’une préparation et découvris le texte à mesure que je le lisais. Le temps de l’analyse me parut laborieux mais les idées me venaient pourtant sans douleur, je glissais sans trébucher des cercles camusiens aux cercles dantesques et réussis à terminer l’épreuve sans montrer trop d’ignorance, mais pas assez toutefois pour que ma redoutable examinatrice ne me jette un regard entendu en commentant l’excellence de l’analyse que j’avais préparée. Première surprise de m’être si bien tirée d’affaire, je résolus donc de m’attaquer à cet ouvrage avec un peu plus d’envie au ventre.

La lecture soupirante et lassée d’avance céda le pas à la découverte passionnée de l’homme et de son double, du juge et de l’accusé, de l’âme en abyme aux profondeurs vertigineuse. Jean-Baptiste Clamence devint un peu mon double, je le découvris, le soupesai, le disséquai sans pitié, certains diront que c’était pour m’y trouver moi-même sans doute. Camus, pour moi ne fut jamais l’homme de l’Etranger ou de la Peste - je les lus du reste fort tard - mais restera l’homme de la Chute, de cette rencontre qui me fait penser à la chanson « comme à Ostende » pour je ne sais quelle étrange raison, de cet homme qui parle à son propre fantôme.


  1. Romancero Gitano, Federico Garcia Lorca

Chaque poème a son histoire, chaque histoire a ses couleurs. Loin des touches impressionnistes (on glisse parfois vers le fauve pour finir en expressionnisme) des sonetos ou des gacelas, le romancero (recueil de romances, forme poétique ancienne) garde une dimension épique qui projette sa fresque sur un mur de chaux andalou. Il y a du tragique derrière les touches folkoriques dont l’évocation de l’univers des gitans d’Espagne se passe difficilement. Le romance se raconte, il descend en droite ligne et sans guère de modification de la chanson de geste, il a une musique particulière et hypnotique. Couleurs, musique, thèmes familiers et tragédie à l’antique. Ma première lecture du romancero me laissa sans voix… « El niño vino a la luna con su polisón de nardos. El niño la mira, mira. El niño la está mirando », « Verde que te quiero verde. Verde viento, verdes ramas. El barco sobre la mar y el caballo en la montaña ». Comprendre les mots n’était une plus une nécessité absolue, les vers glissaient comme l’eau d’un ruisseau sur un lit de rochers, tintinnabulaient comme des clochettes d’argent, convoquaient la lumière et l’ombre. Plutôt que de chercher à comprendre, il suffisait de se laisser porter par la mélodie de la scansion, et l’univers de ces portraits gitans devenait sensible. Le romancero ne me quitta plus, j’en ai d’ailleurs toujours quatre éditions différentes, non pour le texte, puisqu’il demeure dans sa langue d’origine, mais pour l’appareil critique l’accompagnant et notamment les références plus ou moins précises aux notes et corrections apportées par Lorca au manuscrit original. Du lycée à l’université, ces poèmes restèrent à portée de mes mains en permanence, pour certains au fond de ma mémoire et j’eus une fois même l’opportunité d'en faire une étude plus approfondie sous la houlette d'un grand Monsieur, professeur et poète, hélas disparu.


  1. Dom Juan, Molière

Dom Juan c’est à la fois le Tenorio de Tirso et de Zorrilla, c’est aussi celui de Mozart et Da Ponte, mais c’est avant toute chose Philippe Jacquenot interprétant le rôle de Louis Jouvet (d’après les notes de ce dernier) expliquant à une de ses élèves de conservatoire comment interpréter le rôle d’Elvire. Nous avons dès lors tous rêvé en cette année de bac français de tomber sur cette tirade-là qui débutait ainsi : « Ne soyez point surpris, dom Juan, de me voir à cette heure et dans cet équipage(…) ». Ce fut un Dom Juan par Weber, sur scène avec Huster en Sganarelle inattendu, ce fut, plus tard, un trou de François Chaumette sur la scène du Français, à l’époque avec mes camarades de licence nous cherchions à nous remémorer et à faire le tour de tous les Don Juan recevables. Bien qu’éprise du Tartuffe et du Misanthrope, je ne saurais, le choix m’en fût-il donné, choisir d’autre pièce comme unique exemplaire de l’œuvre de Molière à conserver et à chérir.

Trop de plaisir à lire, relire, à haute voix parfois, ces répliques intemporelles et dont l’insolence ne prendra pas de rides. Si j’avais pu faire du théâtre, je me serais damnée pour être une fois, oh juste une fois, cette Elvire charmante d’instabilité et de feu.


  1. Sur les falaises de marbre, Ernst Jünger

Je ne m’y suis pas attaquée de ma propre initiative, ne connaissant de Jünger que le nom et me sentant jusque-là aucune curiosité pour le travail de cet auteur (encore un défaut de ce champ linguistico-culturel qui, comme vous l’avez déjà relevé, nous fait passer à côté de choses qui auraient sans doute su nous plaire en des moments donnés). Mais le verdict était sans appel, il « fallait » (je cite) avoir lu cet ouvrage précis. Je m’en procurai donc un exemplaire, en traînant des pieds en fille peu adepte des lectures « obligatoires ». Contrairement à mes appréhensions, que ne parvenait pas tout à fait à chasser la poésie du titre, j’entrai dans ce récit hors des temps et espace connus comme on entre au cœur de l’hiver dans une maison accueillante où attendent un bon feu et un breuvage bouillant et réconfortant. Moi qui craignais de ne pas retrouver mes marques en raison de ce fameux décalage, je me sentis pourtant en terrain familier. Je me pris au jeu de cette attente, de cette implacable vague de violence qui guette et se rapproche, la citadelle devenait mienne, j’en connaissais les rues et les moindres recoins. Je découvris avec surprise le contraste saisissant entre une appréhension culturelle – sans doute infondée mais il était difficile d’en juger a priori – et le sentiment déroutant de familiarité, ce dernier procuré par cette sensation de retour chez soi, d’une chaleur indéfinissable et sans doute ridicule pour autrui, en bref d’adéquation parfaite. Ce livre n’avait pu être écrit pour un autre lecteur que moi, tel est le sentiment qui s’installait au fil de ma lecture. Je lus d’autres ouvrages de Jünger, en appréciant le style au rasoir et les univers parfois improbables, mais aucun ne me procura ce sentiment d’appartenance à un même univers.