samedi 24 janvier 2009

Sainte Mondane 2

Notre grand-père flirta avec foule de métiers terminant en -isme... Syndicalisme (oui, il était partie prenante aux accords de Matignon et fit partie des premiers membres à monter de la CFTC, ce qui ne fut pas sans causer de tort à la carrière militaire de ses fils cadets), journalisme (bien que je manque de détails là dessus), tourisme (dans l'esprit congés payés, il créa un village de vacances offrant tout confort aux familles de travailleurs et d'ouvriers, à Théoule, il y laissa d'ailleurs sa chemise, l'idéaliste faisant toujours, de fait, un bien mauvais gestionnaire).

Il sut le premier dans la famille développer ce talent que nous avons, semble-t-il, en partage de croiser la route de gens qui font l'histoire grande ou petite. Je me rappelle surtout qu'il répondait sans se lasser à la moindre de mes questions. Un jour de vacances de la Toussaint, je lui avais demandé de me parler de Joffre et de Foch, évoqués deux jours plus tôt par ma maîtresse d'école de 10e. Il m'avait emmenée au salon, faite asseoir dans un fauteuil et expliqué que Foch lui même s'y était assis avant moi (il paraît que c'est effectivement le cas, et ce meuble n'est guère connu que sous le nom dudit maréchal, si l'histoire n'est pas authentique, je n'en ai pas moins développé le goût de l'Histoire, gardons-en donc au moins le bénéfice du doute), de là il m'avait expliqué la Grande Guerre, expliqué la chute de mes arrières-grands-pères tombés au Chemin des Dames à quelques mètres l'un de l'autre sans savoir que leurs enfants se rencontreraient et se marieraient un jour, fait vibrer au cahot des taxis de la Marne, tracé dans l'air les mouvements de troupe. Chaque question posée devenait récit mirifique. Aucune d'entre elles n'était jugée de trop. Mon seul regret est de n'avoir pu profiter plus longtemps de cette disponibilité et de cette soif de me faire partager d'autres temps.

Je ne découvris ses conditions de détention dans un stalag, où il passa un certain temps avec le confort relatif que concède le respect mutuel des militaires qu'après sa disparition, grâce à un carnet retrouvé dans un tiroir qui se coinçait, avec les photos prises en tenue de prisonnier, les notes prises, et la chevalière qu'il tailla dans un morceau de balle à ses initiales, HB pour Henri. Ma grand-mère m'a d'ailleurs donné cette chevalière, tout comme elle était prête à me céder l'alliance qui avait été celle de mon grand-père, sorte de marque tangible d'une conscience invisible poussant au bien faire et sur les chemins dépourvus de concessions, jusqu'à ce que nous découvrions qu'il avait finalement été inhumé avec.

Ses obsèques furent d'ailleurs mon premier contact avec la mort. Je me souviens de mon père m'annonçant la nouvelle un matin, de l'incrédulité, du cri qui peine à sortir, des larmes qui coulent en silence. J'avais compris mais pas admis. Le voyage sombre vers le Périgord hivernal. Le froid et le ciel plombé qui s'accordent au sentiment de tristesse infinie. La gorge qui se serre dans l'entrée en voyant les clés et la laisse, mais plus de main pour se tendre vers elle. Yang couché au pied du fauteuil vide, qui gémit et semble se laisser mourir. La terreur qui prend alors qu'on vous pousse vers la chambre ardente remplie de tous ceux qui l'ont connus et sont venus nombreux. Mais ce n'est pas lui, il n'est plus là. Cette silhouette couchée sur un catafalque, avec ce front cireux qui lui à la lueur des cierges n'est pas celle de mon grand-père. C'est un inconnu vers lequel on cherche à me pousser, que l'on veut me faire toucher. Je me débats et mes mains se cramponnent au chambranle de la porte. Je ne franchirai pas ce seuil. Je ne céderai pas à la réalité de la mort. On finit par me laisser en paix et je rejoins le chien sur son tapis, me cramponnant à sa vie, noyant des larmes d'incompréhension dans son cou. Yang cesse de gémir, me lèche la main et les joues, il met sa tête sur mon bras, il sent le même vide que moi. Je hais tout à coup tous ces gens qui se pressent, embrassent mon père et mes oncles, saluent ma grand mère.

Ils étaient tous prêts à le perdre, le cancer, n'est ce pas, est une maladie redoutable. Mais à cacher la maladie aux enfants on en oublie parfois de les préparer au pire. Comme je ne peux comprendre, je maudis Dieu qui m'a pourtant tout donné de m'avoir soufflé injustement le socle de ma fragile existence. Qui m'expliquera désormais pourquoi obéir est important, non seulement pour les adultes mais aussi pour soi, qui m'apprendra désormais qu'il faut respecter et aider ceux qui ont moins de chance que vous, qui aidera ma vie à croître sans détours, droite comme un if dressé? En m'enlevant mon grand-père, Dieu m'a perdue en un sens. La candeur s'efface et l'insouciance fait place à la présence silencieuse mais pesante de l'injustice et du deuil. Je suis tout à coup consciente que Dieu me punit de quelque chose et, sans bien comprendre ce dont il s'agit, je commence dès lors à me punir moi même, à me protéger, à me préserver d'autres punitions à venir.

La messe d'enterrement se tient dans une église bondée. On nous a prudemment installés dans le fond, sous la garde de mes deux tantes. Ma grand-mère est devant, près du cercueil, la tête haute, le visage fermé mais sec. L'odeur de l'encens, le son du glas, je pleure sans m'en rendre compte et me mets à sangloter. Vient cette phrase terrible « Fais l'effort de te tenir, prends exemple sur ta grand-mère ». Mais j'ai sept ans et j'ai mal et je ne veux plus me tenir, je veux sortir de là, je veux retrouver Yang et, en le serrant, un peu de la lumière des jours passés. On ne m'obligera pas à aller au cimetière ce jour-là, mais je sais qu'ils vont le recouvrir de terre froide dont la fragile caisse de bois ne le protégera pas.

Le repas de funérailles se passe dans le café-restaurant-épicerie-pompe à essence voisin, trop de gens pour les accueillir à la maison. J'ai pu prendre Yang avec moi, il reste collé à ma cheville, la tête posée sur mon pied. Les vitres se couvrent de buée à mesure que se succèdent les plats et les hommages à mon grand-père. Chacun fait revivre une part de lui que je ne connais pas. La patronne du restaurant, qui m'a connue dans mes langes, tout comme elle a connu mon père avant moi, se penche vers moi et m'embrasse le haut de la tête en disant que je suis « bien brave, oh pauvrette ». J'ai encore envie de pleurer mais je n'ai plus de larmes. Je regarde les adultes en me demandant ce qui les rend si gais. Je ne sais pas encore que le deuil, le vrai deuil c'est cela, faire revivre dans les souvenirs les plus joyeux. J'apprendrai à le faire, plus tard, bien plus tard.


Un an après, Yang s'est laissé tuer par un berger allemand hargneux. Il ne s'est pas défendu. Maman a dû me garder à la maison trois jours. Mon deuil était fait, douloureusement. La page était tournée.


Yang était un de ces chiens que l'on qualifierait de brave bâtard, évoquant plusieurs races et ne ressemblant à rien. Il était, et demeure, l'enjeu d'une guerre des nerfs entre ma cousine Stéphanie et moi. Mon oncle l'avait eu alors que j'étais encore petite et Stéph sur le point de naître. J'ai une photo prise dans l'appartement de ma grand-tante, Gilberte, autre figure familiale importante mais liée essentiellement à Paris, la soeur aînée de mon grand-père. Sur la photo, Yang est encore un chiot, gentiment couché sous une chaise de la cuisine et je suis face à lui, tournant un regard coupable d'avoir été surprise en flagrant délit la main quasi sur le chien, alors qu'on a dû me recommander de le laisser tranquille, ce que ses oreilles en berne semblent confirmer. Le surnom de Yang (nom trop long à prononcer bien sûr) était « 'tit chien ». Encore de nos jours, et B... et N... m'ont confirmé que ce n'était pas près de cesser, on peut entendre S... et moi nous affronter à coup de « c'était MON 'tit chien » « Non c'était MON 'tit chien » jusqu'à épuisement des forces et des voix.

Il n'empêche que le demi-sucre matinal... c'était ma main qui le lui donnait. Comme beaucoup de chiens, dont la mienne qui n'échappe pas à la règle, Yang avait une peur bleue des feux d'artifices, des orages et du bruit des coups de feu -mon grand-père n'étant pas le moins du monde chasseur n'avait pas pris la peine de l'y habituer. Certains jours d'orage, je retrouvais ce pauvre Yang, pourtant formaté plus comme un berger allemand que comme un Yorkshire, tassé derrière la cuvette des toilettes, tremblant de tous ses membres et jetant des regards affolés (ma chienne choisit quant à elle le bac à douche, doté d'un rideau pour plus de protection, je ne crois pas en revanche qu'elle irait jusqu'à se cacher dans la baignoire, lieu traumatisant entre tous).

Les nuits d'orage, vu que je n'étais pas rassurée moi même, on l'autorisait exceptionnellement à dormir sur le tapis au pied de mon lit de façon à ce que je puisse garder la main sur sa tête. Il va sans dire que dès que les allées et venues des adultes sur le plancher de l'étage était finies, je faisais grimper le chien sur mon lit et m'en servait d'ours en peluche à taille réelle. Ces matins là, sommeil préservé et garanti malgré l'effroi, je me réveillais assez tôt pour lui faire reprendre sa position sur le tapis avant que l'on ne vienne me réveiller officiellement.

Si l'on devait mettre bout à bout le nombre de bâtons et de pierre derrière lesquels j'ai lancé le chien à toute allure, queue grise en panache et regard fou, on pourrait construire sans mal une réplique à l'échelle 1/1 du pont Valentré de Cahors.


Mais les vacances périgourdines ne se résumaient heureusement pas à l'enceinte du parc, même si nous n'avions le droit de le quitter que sur consigne ou accompagnés. Les baignades à la Dordogne étaient le plaisir des journées chaudes qui nous faisaient trépigner dès le matin. Nous enfilions nos maillots, un short, un t-shirt, devions trouver dans la collection historique de souliers méduse allant du 21 au 44 la paire correcte qui nous permettrait d'affronter les galets de la plage et du lit de la rivière, quémandions à nos mères et pères qu'ils prissent ballons, seaux, voire bateau gonflable, enfourchions nos vélos et sus à la rivière!

La faible hauteur du lit permettait de se baigner y compris hors des zones à eaux plus calmes, et mon père, adepte des jeux d'eau, nous apprenait à remonter le courant rapide en nageant comme des marsouins – c'est à dire en sautant hors de l'eau pour prendre de l'élan – ou en nous cramponnant aux pierres les plus lourdes à la force des bras et de battements de jambes. Parfois, nous remontions plus en amont, bateau sur le toit de la voiture, et descendions sur quelques kilomètres, alternant les passages dans le bateau et les passages nagés. Dad s'arrangeait aussi pour que nous descendions en nageant jusqu'à un point plus éloigné qui, à travers champs et au fil de rencontres avec les voisins et paysans du coin que ses frères et lui connaissent depuis l'enfance, nous mettait à moins de deux kilomètres de la maison. Le retour en méduses sur les sentiers de terre provoquait généralement les hauts cris de Maman qui nous envoyait manu militari nous rincer dans le bac extérieur du pavillon au dessus duquel nous faisions parfois de hâtives et peu rigoureuses vaisselles.

Papa n'ayant jamais eu un atome de bricoleur dans les cellules de son corps, il prit le relais du jardinier lorsque celui-ci fut trop vieux pour entretenir le parc. Maman le soupçonnait, à raison, de passer des heures à débroussailler et à tondre pour éviter d'avoir à passer du temps à faire la conversation à sa mère, ce dont, en bru bien élevée elle se chargeait à reculons. Le bruit de ces vacances n'est pas exempt donc du souvenir de ces engins fonctionnant au diesel qui pétaradaient au démarrage.

A une époque, dans un souci de faire vivre la tradition d'économie ménagère de l'arrière-grand-mère, créature ô combien redoutable et crainte pour ses formules lapidaires et son caractère bien trempé de veuve de guerre ayant élevée seule deux filles tout en travaillant, nous étions envoyés au jardin potager que le monsieur chargé d'entretenir le jardin pendant l'année tenait en état, pour ramasser les haricots verts, haricots verts, poires et prunes qui se trouvaient de l'autre côté de la route. Venait ensuite le rituel des écossages et lavages, où nous mettions encore une main maladroite, et ensuite la mise en conserve, dévolues à nos mères sous la surveillance tyrannique de leur belle-mère « Mais non enfin ma petite D... , vous voyez bien qu'il faut poser le faitout ainsi ». Nous étions ensuite chargés de porter les paniers pleins de bocaux à la cave où nous en profitions pour piquer quelque boule de charbon pour crayonner sur des cailloux, voire sur quelque mur.


J'ai ainsi transformé la grande dalle de la fontaine en une éphémère et non hydrofuge pierre tombale pour Yang, intimement persuadée qu'on avait dû l'enterrer là et, au final, sans jamais obtenir de réponse à cette question maintes fois répétée. La réponse vint, tristement, quand je perdis ma chienne. Mon oncle m'évoqua cette idée un peu dingue qu'avait eu mon père de faire l'aller-retour avec la dépouille de la pauvre bête pour l'enterrer avec les autres, oui, Yang, et la douce Dorothée, au fond du parc. Ils se trouvaient donc bien là, oui, mais de l'autre côté.

Pour les prunes, cela se compliquait, la préparation de confitures devenait une stratégie napoléonienne où chacune, excepté Mum qui a toujours détesté en faire, avait un tour de main ou une astuce à faire valoir. Maman compensait en préparant des clafoutis avec l'abondante manne restante, des tartes parfois enfin plein de choses délicieuses, oui, pour qui aime les prunes. Il est parfois regrettable d'avoir des goûts aussi délicats.

Sainte Mondane 3

Du grand noyer qui seul demeurait de l'époque où l'arrière grand mère faisait remplir des sacs entiers, nous ne nous préoccupions guère que pour essayer de tester la véracité de l'indélibilité du brou de noix ou faire craquer des noix passées sous le talon de nos Kickers, ce qui demande une précision et une force dans le coup qu'il convient d'admirer.

Notre grand-père nous avait fait cadeau d'une balançoire à portique qui permettait aux plus grands de jouer sans avoir à prendre un tour. Le jardin accueillit bientôt un double toboggan que nous finîmes par faire installer au dessus de la piscine gonflable où mon père nous pourchassait pour nous faire couler en provoquant nos rires et hurlements, et en plongeant avec forces éclaboussures, singeant ainsi les attaques d'un orque épaulard (sic). Nous passions dans l'eau les heures auxquelles la rivière nous était interdite.

Parfois nous grimpions sur le pech, non sans déplaisir d'ailleurs la route étant pentue et sinueuse, pour aller faire une promenade au château de Fénelon et profiter du point de vue sur la vallée de la Dordogne. Plus que sur la vallée ligérienne, les vestiges des forteresses et citadelles qui couvent le fleuve du regard se font face comme des tours de sémaphores et l'on imagine sans mal les seigneurs belliqueux des temps anciens se défier du regard par delà les écharpes de brume matinale.

Mais notre plaisir estival préféré demeurait les soirées passées sur la terrasse de Domme, où nos parents nous emmenaient déguster une glace en regardant la nuit tomber sur l'ensemble de la vallée. Mon baptême de l'air hors avions de ligne je le fis sur cet aérodrome et dans le ciel de Domme, profitant de ce que mon oncle, pourtant homme de mer plus que d'air, apprenait alors à piloter. Le ruban scintillant de la rivière en ses méandres, l'alternance des pierres du Quercy, blanches tirant vers le jaune et du Sarladais, couleur de l'or chauffé, les mosaïques des champs de tabac et de maïs, hachées de haies de peupliers, des enclos où les oies et canards peinaient à apparaître en points minuscules, toute la palette ainsi exhibée sur l'écran de l'air pur donnait un attrait inouï au paysage.

Il ne se passait guère d'été sans que nous eussions des invités. Amis de notre âge, les lits d'enfants ne manquaient pas, ou amis de nos parents, cousins éloignés, voisins en courte visite, la maison était rarement vide. Heureusement car nous avions bien du mal à sortir pour rencontrer les gamins de notre âge qui, tandis que nous lambinions, aidaient souvent leurs parents à la ferme.

Je me rappelle toutefois d'un été durant lequel ma grand-mère donna des cours de soutien, notamment en anglais, aux enfants du maire -rouge – dont elle était l'adjointe – bleu horizon. Je m'installais à côté et suivait les leçons, nouant ainsi quelque lien avec ces jeunes que l'on ne croisaient guère le reste du temps. Ils m'invitèrent quelques fois à la ferme et je pus aller caresser les veaux nés depuis peu, monter sur le char traîné par le tracteur, rouler les bottes de foin.

Je ne pus, en revanche, jamais me résoudre à aider Hélène, une voisine dont la fermette se trouvait sur la route de Saint-Julien et était si proche à vélo, à gaver les oies. Ma mère me poussa à faire un reportage sur cette pratique barbare alors que je venais d'entrer au collège, et je n'en gardai pas un bon souvenir, hormis celui de rédaction et de mise en page illustrée avec l'aide maternelle.

Hélène passait régulièrement voir ma grand-mère (qui l'appelait « ma petite Hélène » avec ce ton qui nous insupportait mes cousines et moi, terriblement parisien qui se démarque de la plèbe paysanne) et je guettais le couinement de ses freins et le crissement du gravier au droit du perron. Lorsqu'elle savait les petits-enfants présents, elle nous apportait en effet de grandes boîtes de fer blanc remplies de rouleaux croquants et parfois encore tiède de gaufres périgourdines, une sorte de crêpe croustillante que l'on ait sur le feu dans un moule de fonte décoré et que l'on roule ensuite en forme d'épais cigare aérien. Nous lui sautions au cou et demandions à ma grand-mère de nous laisser repartir avec elle pour aller donner à manger aux lapins.

Parfois, alors que nous étions chez elle, la pluie se mettait à tomber et elle nous ramenait comme des poussins au coin du feu pour boire un lait chaud. Son mari et elle tâchaient de nous montrer comment casser les noix en conservant intacts les cerneaux, à l'aide d'un petit maillet manié d'une main sèche. Nous en écrasâmes plus d'une de nos tentatives malhabiles, je le crains.

Il y avait aussi Simone, une dame adorable grande amie de ma grand-mère qui lui en faisait voir de toutes les couleurs. Elle avait la malchance d'être atteinte de la maladie de Parkinson, ce qui déclenchait des précipitations multiples et des rires contenus de la part de nos pères et mères lorsqu'elle se mettait à vouloir servir le café ou le thé.

Quant aux L..., leur belle maison de pierre blanche, sur la route menant à Sarlat nous paraissait tellement plus belle que la nôtre, dont le crépi gris – typiquement bourgeois et donc inamovible du vivant de ma grand-mère, nous désolait de sa tristesse tant la vue des maisons de maître et autres manoir locaux en belle pierre blanche ou dorée nous semblait un must. Ils accueillaient aussi leurs petits fils en vacances, du même âge que nous, et leurs visites mettait notre troupe (composée de deux chipies seulement mais devenues tout à coup coquettes) en émoi. L'aîné portait le prénom de l'époux d'Elizabeth de Wittelsbach (oui plus connue sous le nom de Sissi) dont nous avions religieusement lu la biographie après avoir dévoré les romans adaptés au cinéma – tout comme dans une sorte de féminisme précoce, je lus la biographie d'Elizabeth I et celle de Mary Stuart, dont les destins autoritaires et tragiques me fascinaient. De quoi animer un peu nos journées de fillettes de 7-9 ans.

Nous avions pris d'assaut les malles et armoires du grenier et découvert mille merveilles dans le fond de boîtes cachées dans une chambre: chemise de nuit de jeune fille à jabot de dentelles froufroutantes, camisoles et cache corsets brodés au point, et surtout une collection incroyable de gants de soirées en chevreau blanc, jaunis par le temps, qu'avaient portés notre grand-mère et sa soeur mais aussi leur mère, comme en témoignait la longueur au dessus du coude d'une certaine paire; longueur réservée aux femmes mariés bien entendu. Je dois encore avoir dans un carton une pochette de soirée entièrement brodée dans le style exotique représentant une sorte de temple égyptien, avec sa glace de poche fixée par un ruban, et une bourse de jeune fille entièrement couverte de baguettes de jais irisé, en piètre état je le crains.

Les jumelles d'opéra en nacre et leur étui qui annonce bel et bien son âge sont encore posées sur mon bureau, je ne m'en suis jamais séparée. Notre grand regret fut d'apprendre que toutes les robes de notre arrière-grand-mère, qui conserva plus ou moins le deuil et drapait sa silhouette majestueuse et très en proue de navire de teintes sombres, avaient toutes été données à la bonne. Je regrette notamment la disparition d'un chapeau à la plume coquine et altière aperçu sur un album de mariage.

La grand mère M... que je ne connus pas mais dont, selon Dad qui pense ainsi me faire enrager, j'ai hérité le caractère égal, si j'ose dire, était une maîtresse femme. Veuve assez jeune, elle éleva ses filles avec la plus grande rigueur tout en dirigeant le personnel de boutique du Printemps où, au vu des récits concernant son autorité domestique, elle devait faire régner la terreur parmi les demoiselles.

Les quelques récits de ses sorties les plus fracassantes me donnèrent assez vite une idée de la chance que j'avais eu d'échapper à son influence directe. Quoi que je me demande maintenant si nous ne nous serions pas follement bien entendues au final. Au vu de certains hérissements paternels, je doute toutefois que ma fréquentation de « saltimbanques » eût trouvé son agrément.

Femme pragmatique, elle refusa d'envisager que l'aînée de ses filles pût prendre le voile. Marie-Louise, dite Tatoune par ses neveux, était une jeune femme douce et discrète mais au caractère et à la foi bien trempés. J'eus le loisir de parcourir ses carnets, y découvris qu'elle assistait à la messe tous les matins à l'aube, et que son regard sur le monde qui l'entourait et n'allait pas tarder à vivre l'horreur de la deuxième guerre et de l'Occupation était sage et passionnant. Elle reporta donc sa soif de spiritualité et de partage sur l'animation de groupes de Guides, en compagnie de ma grand-mère qui ne se lassa jamais de nous narrer combien les jamborees de son époque était incroyables, ce qui nous paraissait improbable au vu de notre propre expérience plutôt tiède du scoutisme.

Elle était enseignante, institutrice, et même lors de l'Occupation ne renonça jamais à enfourcher son vélo pour rejoindre ses ouailles. Tandis que ses mère et soeur rejoignait la zone libre et le confort matériel des campagnes du Périgord, elle décida de rester à Paris. Ses carnets racontent d'ailleurs ce jour déchirant où les troupes allemandes traversèrent Paris en conquérants, à l'encre noire il est écrit « ils sont là » souligné deux fois. Inconsciente, sans doute, de la valeur de témoignage historique, au sens de petite comme de grande Histoire, elle se rendit sur place avec une de ses amies pour constater de ses yeux la véracité d'un Paris asservi.

Femme de lettres et passionnée de langues au vu des dictionnaires nombreux à son nom dont je fus l'heureuse héritière, elle a laissé une trace impérissable chez ses neveux qui en parlent toujours avec une infinie tendresse, tendresse qu'elle leur rendait au centuple. Papa use de cette formule assez rude, et contestée par ses frères qui ne souhaitent pas faire de procès aux disparus « Maman c'était le Devoir, Tatoune c'était le Plaisir ».

Je garde précieusement, et mon père feint de ne pas le savoir, un exemplaire de « L' Homme révolté » qu'Albert Camus, dont le fils usait les mêmes bancs à Louis le Grand que Dad, lui dédicaça. Elle mourut des suites d'un accident de vélo qui lui perça un rein, je crois, et refusa que ma grand-mère lui fît don d'un des siens. Sa présence demeure toutefois vivace dans les conversations de ceux qui la connurent, ses neveux, des amies qui vinrent assister aux obsèques de ma grand-mère et de mon autre grand-tante. Je pense que nous eussions toutes et tous beaucoup appris à son contact.

La maison de Sainte-Mondane appartient désormais au cadet de Papa. Nous y sommes invités permanents et je suis celle à avoir franchi le pas. Les liens profonds qui me lient à mon oncle et à ma tante, toujours présents dans les moments difficiles et généreux en affection à un point inimaginable y sont sans doute pour beaucoup.

Ainsi j'ai suivi la progression des travaux que D... a entrepris pour rendre la maison plus habitable, à coup de téléphones hebdomadaires sur les tâches entreprises et de photos numériques du chantier.

Une année, je descendis passer Noël, un de mes meilleurs depuis longtemps, avec eux. Il n'y avait pas encore de neige, mais la chaleur de la cuisinière à bois remise en service, la lumière particulière de ces journées d'hiver sur les pierres enfin démasquées, la préparation fébrile et amusée des truffes et des orangettes, selon des recettes prises dans des revues enfantines par S..., nous remplirent de joie simple et profonde.

Au retour d'une messe de minuit dont nos mollets se souviennent encore - contrairement à ma tante, prudente s'il en est, nous avions déjà revêtu nos tenues de soirée pour aller à l'office sans penser que l'église serait glaciale et bondée et que nous demeurerions debout dans le fond de l'allée centrale, juste devant la porte qui ne cessait de s'ouvrir pour accueillir toujours plus de fidèles – nous retrouvâmes émerveillé la maison dont les fenêtres restées allumées dispensaient une lumière orangée synonyme de chaleur bienveillante. La dinde restée dans le four à bois avait conservé des saveurs d'antan et nous finîmes la veillée en chantant à tue-tête et en hurlant de rire devant la concentration de D... au moment de prendre la tonalité de basse sur une chanson à quatre voix.

Oui, cette maison c'était aussi cela, des poèmes récités bon gré mal gré dans le micro du magnétophone de notre grand-mère, pour qu'elle gardât une trace vivace de nous. Tous petits ou grands nous y pliâmes « J'ai vu fleurir le pêcher rose, le vieux pêcher rose et chenu, il rit sous le ciel ingénu, il rit de sa métamorphose, j'ai vu fleurir le pêcher rose », je m'en souviens donc encore parfaitement.

Ce fut aussi le message adressés à notre oncle absent, après que nous eussions appris qu'il était responsable de la disparition du piano familial qu'il vendît à l'âge de 17 ans pour s'acheter un solex – ce qu'il nie farouchement - et dans lequel au milieu d'un réquisitoire à deux voix, S... et moi entonnâmes « le blues du businessman » pour lui démontrer de quelle façon il avait ainsi tué nos carrières dans l'oeuf.

Ce furent aussi « Amazing Grace » et « las estrellas » entonnés en trio a capella au pied du lit de notre grand-mère en larmes, deux mois avant sa mort, lors d'une semaine que nous lui avions consacrée avec les filles, en l'honneur de mon permis encore neuf sur longue distance. Quitte à choquer le vulgum pecus, nous demandâmes à reprendre ces chants lors de ses obsèques, qui marquaient la fin d'une époque. Cette fois-ci, je montai au cimetière avec l'ensemble de la famille et entendit pour la première fois le son mat et déchirant de la terre qui tombe sur le cercueil.

Désormais, mes deux grands-parents reposent ici, sous les fleurs que B... a voulu planter et entretenir en souvenir de l'affection que notre grand-mère avait pour son jardin et ses buis, en souvenir aussi de cette photo qui montre notre grand-père dans l'allée du parc, un de ses chiens à ses pieds.

La maison se charge désormais des cris et des rires de tous ceux qui y passent et jouissent de l'hospitalité illimitée de D... et D... Cet été nous fêtions les 33 ans de S... et quelle belle fête ce fut. Nous nous bousculions autour du Maître -le compagnon de S..., excellent cuisinier en plus d'être un photographe fort doué – près du piano, nous rivalisions d'imagination pour créer les menus de nos repas ne comptant jamais moins de dix personnes, nous faisions traîner nos petits déjeuners à la terrasse du pavillon entre cafetières toujours remplies et cigarettes consumées au dessus des journaux, nous avions de nouveau 4 ans et faisions des rodéos à dos de matelas gonflables dans la piscine, nous paressions le soir sur les fauteuils du salon d'été ingénieusement installé par ma tante. Le parc avait repris ses droits, notamment celui au bonheur simple.

Bibliothèque

Un beau jour (ou était-ce une nuit ? non c'est trop facile), une personne fort estimée de ma connaissance (et dont j'emprunterais bien un croquis de livres pour illustrer ce billet s'il m'y autorisait... oui, ceci est une requête) me lança un défi. Oh bien sûr, une fois que l'on connaît la teneur de l'exercice, cela n'a rien de bien sorcier en soi. Mais pour moi qui ne connais aucune mesure en matière de lecture (la bibliophagie est une maladie qui n'implique pas la consommation littérale de papier d'imprimerie, non, enfin pas dans l'acception que je lui donne), cela relevait des douze travaux d'Hercule, voire des dix plaies d'Egypte.

Car il me fallait, dans le flot mouvant et grossissant avec les années de mes lectures, n'en retenir que dix...

Dix livres dont la lecture avait, sans aller jusqu'à changer mon existence, provoqué en moi une réaction suffisante pour que j'en demeure marquée et un peu plus complète.

Il n'y avait là aucune contrainte qualitative, et j'eusse tout aussi bien pu citer un volume du Club des Cinq ... si j'avais lu ces ouvrages avec passion au point d'appeler mon chien Dagobert (ouf, j'eus une chienne, et non elle ne s'appela pas Lassie) ... ou encore un volume de Simenon si ma voie avait pris le chemin du 36 quai des Orfèvres (mais elle s'arrêta avant le carrefour, de toutes façons je me voyais mal fumer la pipe en dégustant de la blanquette de veau...).

Non, il fallait retrouver, en tirant sur les fils du temps qui passe, dix ouvrages marquants, non pour leur gloire littéraire reconnue mais pour l'importance qu'ils avaient pu avoir un jour à mes yeux. Voici donc cette liste, quasiment dans la version alors livrée, avec quelques ajouts mais, sur le fond aucune modification conséquente. Je persiste et signe quant à la composition de cette liste - mais Dieux que je hais les listes - quoique, la solution serait sans doute de dresser d'autres listes, comprenant d'autres critères... allez... un inventaire de mes bibliothèques ferait tout aussi bien l'affaire.


  1. Les cavaliers, Joseph Kessel

Une remarque de ma jeune tante Isa un soir "Comment? Tu n'as pas lu "les cavaliers"??" L'urgence dans sa voix était sans appel. Lu donc avec une forte fièvre, en cachette bien entendu pour raison précitée; une nuit entière passée à suivre les sabots de Jehol, le cheval fou, sur les sentes escarpées des montagnes d’Afghanistan, à sentir le cuir des cravaches tressées des tchopendoz tâchant de se lacérer le visage sur le terrain de bouzkachi de Kaboul. Le plus beau cheval du monde, un homme à regard de loup qui cherche les limites de la bienveillance humaine, le dépassement de soi, la négation de la douleur, des paysages minéraux que l’on voit naître à mesure que l’on tourne les pages. La violence des hommes, la beauté de la sauvagerie, la simplicité des mots : autant de raisons qui ont fait que mes mains et mes yeux refusaient de quitter ce livre. Je l’ai souvent relu et je le sais là, à portée, comme un parfum familier ou une musique d’enfance, prêt à me soulager en cas de tourment ou de peine. Vous savez, cette sensation que l’on a de savoir que quelque chose est là si l’on en a besoin, qui rassure et réconforte, même si le besoin ne se présente pas encore.


  1. Le côté de Guermantes, Marcel Proust

Cette phrase qui me fit pleurer je ne la retrouve plus. Ai-je bien cherché d’ailleurs ? Je préfère garder ce souvenir flou d’une idée qui évoque un paysage de campagne et la lueur du ciel derrière un toit, mais ma mémoire me trahit sans doute. Elle me reste fidèle en revanche lorsque je ressens de nouveau ce coup au ventre, cette évidence imparable qu’écrire c’est cela. Cela c’est composer une silencieuse musique à laquelle tout votre être répond et se sent comme aspiré par les mots dans un univers sensible et quasi palpable. Evidemment, il est difficile de choisir un titre parmi tous ceux de la Recherche, et j'ai longuement hésité entre celui-ci et le Temps retrouvé. Mais puisque l'exercice consiste à établir non une liste d'indispensables mais une liste émotionnelle... Oh et zut, pourquoi se limiter à dix? Pourquoi se priver ainsi de l'ironie amère, de l'admiration encore palpable mais non sans désabusement du narrateur devant la déchéance d'un Charlus ou devant une tribu Guermantes dont l'éclat n'est plus le même. Pourquoi se priver de cette étincelle qui nous rendra Mme Verdurin toujours agaçante mais un peu moins insupportable? Oh comme je déteste les listes.


  1. Le Christ recrucifié, Nikos Kazantzaki

Des années de lycée naquirent les conflits et les doutes opposés à une éducation imprégnée de religion acceptée et non discutée – en dépit de l’amour paternel pour la pratique du doute philosophique – en bref, ce que l’on pourrait appeler une perte de foi. Ceux qui y verraient la malicieuse influence des cercles trotskistes se tromperaient lourdement, il n’y avait là que la sensation d’un mensonge et l’angoisse de la découverte, enfin, d’un grand vide face à l’homme. Le cinéma Saint-Michel brûla une nuit sous la main imprécatoire et hypocrite de quelques intégristes catholiques. Le film avait fait parler de lui, l’auteur du livre moins, et lorsqu’un camarade crétois m’offrit le Christ Recrucifié quelques mois plus tard, je découvris avec surprise que l’auteur était aussi celui qui avait donné naissance au scandale en évoquant une dernière tentation (quant à Zorba, il ne m’évoquait que la figure d’Anthony Quinn dansant sous le soleil, c’est fou comme on passe facilement à côté des choses). A mesure que j’avançais dans ce récit aux couleurs primaires, aux passions exacerbées et en même temps d’une grande simplicité d’expression, je sentais une résonance troublante, un écho qui cherchait à se faire entendre… Au final, il me sembla que cette foi que je pensais brûlée sur le bûcher du doute, attisé par le rejet de dogmes aux relents d’intolérance, cette foi anesthésiée, euthanasiée, mise à la porte, revenait par la fenêtre et s’imposait non plus comme une figure obligée et au cadre rigide, mais comme si le vide se remplissait tout à coup de quelque présence rassurante et familière, comme si l’absolu prenait un sens, ou, à défaut, se faisait tangible. Cette histoire d’hommes au milieu des pierres d’une île inhospitalière avait touché ce que ni St Augustin, ni la relecture attentive des évangélistes n’avait su retrouver.



  1. L’Odyssée, Homère

Le premier contact se fit par l’Enéide un été d’ennui durant lequel mon père désespérait de trouver quelque ouvrage à me mettre sous les yeux pour que je cessasse enfin de geindre. Il retrouva l’Enéide en sa version prosifiée par quelque main généreuse dans un coin de grenier et se dit que, pour le coup, il aurait la paix et pour un bon moment. Hélas la paix ne dura pas, et la lecture fébrile des aventures et tracas d’Enée me laissa sur ma faim. De retour à Paris, il n’eût d’autre choix pour combler mon avidité que de me donner accès à deux volumes aux belles reliures figurant des guerriers achéens : L’Iliade et l’Odyssée, cette fois-ci dans toute leur splendeur poétique. Si le premier me plut pour le fracas des armes, Hector face à Achille, les dieux au balcon de l’Olympe tirant d’invisibles ficelles, ce fut toutefois l’Odyssée et son cortège de voyages plus extraordinaires encore que ceux de Jules Verne qui me fascinèrent totalement. Ulysse devenait le seul héros possible de toutes les aventures humaines. Ces lectures me happaient dans un monde à moi seul réservé dont il était difficile de me tirer. Après cela, je tâchai de connaître un peu mieux l’univers des mythes auquel il était fait référence dans certains vers, préférai la découverte de la mythologie à celle de l’histoire de la Grèce et de l’Asie Mineure, connus mieux la filiation de Zeus que celle de mes parents éloignés. Cela me conduisit tout logiquement à la découverte du théâtre classique, où les mythes et l’histoire se mêlaient à l’envi. Je brûlais pour Thésée, me damnais pour Jason, mais Ulysse demeura le gardien de cette porte ouverte où j’aurais voulu être Circé, Calypso, Nausicaa.


  1. King Lear, Shakespeare

La fascination pour le pouvoir. L’alibi de la folie pour faire preuve de la plus grande des sagesses. La justice qui triomphe du mal – toujours rassurant en un sens. Difficile de déterminer une pièce parmi toutes celles qui me transportent chez Shakespeare. Le choix de celle-ci est simple : en dépit de toutes les difficultés que j’ai pu éprouver pour la lire en sa langue d’origine, elle fut ma première source d’émotion. Oh non, pas le sort injuste réservé à la pauvre Cordélia – qui comme nombre de personnages féminins d’ingénues chez Shakespeare n’est pas des plus consistant, enfin à mon sens – mais la déchéance de cet homme de pouvoir qui voit lui échapper les fils qui le maintenaient encore dressé au-dessus de la mêlée. La noirceur égoïste, veule et mesquine de l’âme humaine y côtoie la loyauté exemplaire et la fidélité des grands serments. Là où Macbeth me fascine par les jeux de pouvoir, Beaucoup de bruit pour rien m’amuse pour son côté witty et Richard III me ravit pour son approche politique, King Lear m’offre simplement le miroir de l’Homme avec toute sa palette.



  1. Pride and prejudice, Jane Austen

Lecture repoussée pendant des années. Sans raison aucune, le livre resta dans la bibliothèque. Les premières phrases et l’échange entre Mr. et. Mrs Bennet me laissait froide. Et puis, un jour, sur un morceau d’épisode d’une version de la BBC où le jeu des acteurs était étincelant, je décidai de me lancer. Le charme incroyable de cet univers qui ressemblait à ces couronnes de mariée en fleurs d’oranger que l’on plaçait autrefois sous globe me prit au piège. Les règles de savoir-vivre en société me semblaient plus familières que les débordements populaciers de la littérature jeune et moderne. Je tombai inexorablement, et sans doute comme la majorité des jeunes filles, sous le charme glacial, compassé et en même temps irrésistible de M. Darcy. Très sincèrement, le fait que l’adaptation BBC ait donné les traits de Colin Firth à ce même personnage dut avoir quelque influence aussi sur le goût démesuré pour ce livre tellement relu que je dus en racheter un exemplaire, le premier ayant commencé à vivre une vie automnale en perdant quelques feuilles.


  1. La Chute, Albert Camus

Une lecture imposée pour le bac français. Laborieuse au départ, j’avoue avec honte que je ne faisais pas consciencieusement mes préparations de texte en vu des cours suivants et que j’arrivai plus d’une fois en cours sans aucune idée de ce qui figurait dans le texte du jour.

Jusqu’à ce matin-là… Mon professeur, femme exigeante et glacialement efficace, me désigna sans appel pour lire et analyser un bon morceau de l’un des chapitres. J’ouvris prudemment mon cahier à la page concernant le chapitre précédent, afin de simuler à distance le sérieux d’une préparation et découvris le texte à mesure que je le lisais. Le temps de l’analyse me parut laborieux mais les idées me venaient pourtant sans douleur, je glissais sans trébucher des cercles camusiens aux cercles dantesques et réussis à terminer l’épreuve sans montrer trop d’ignorance, mais pas assez toutefois pour que ma redoutable examinatrice ne me jette un regard entendu en commentant l’excellence de l’analyse que j’avais préparée. Première surprise de m’être si bien tirée d’affaire, je résolus donc de m’attaquer à cet ouvrage avec un peu plus d’envie au ventre.

La lecture soupirante et lassée d’avance céda le pas à la découverte passionnée de l’homme et de son double, du juge et de l’accusé, de l’âme en abyme aux profondeurs vertigineuse. Jean-Baptiste Clamence devint un peu mon double, je le découvris, le soupesai, le disséquai sans pitié, certains diront que c’était pour m’y trouver moi-même sans doute. Camus, pour moi ne fut jamais l’homme de l’Etranger ou de la Peste - je les lus du reste fort tard - mais restera l’homme de la Chute, de cette rencontre qui me fait penser à la chanson « comme à Ostende » pour je ne sais quelle étrange raison, de cet homme qui parle à son propre fantôme.


  1. Romancero Gitano, Federico Garcia Lorca

Chaque poème a son histoire, chaque histoire a ses couleurs. Loin des touches impressionnistes (on glisse parfois vers le fauve pour finir en expressionnisme) des sonetos ou des gacelas, le romancero (recueil de romances, forme poétique ancienne) garde une dimension épique qui projette sa fresque sur un mur de chaux andalou. Il y a du tragique derrière les touches folkoriques dont l’évocation de l’univers des gitans d’Espagne se passe difficilement. Le romance se raconte, il descend en droite ligne et sans guère de modification de la chanson de geste, il a une musique particulière et hypnotique. Couleurs, musique, thèmes familiers et tragédie à l’antique. Ma première lecture du romancero me laissa sans voix… « El niño vino a la luna con su polisón de nardos. El niño la mira, mira. El niño la está mirando », « Verde que te quiero verde. Verde viento, verdes ramas. El barco sobre la mar y el caballo en la montaña ». Comprendre les mots n’était une plus une nécessité absolue, les vers glissaient comme l’eau d’un ruisseau sur un lit de rochers, tintinnabulaient comme des clochettes d’argent, convoquaient la lumière et l’ombre. Plutôt que de chercher à comprendre, il suffisait de se laisser porter par la mélodie de la scansion, et l’univers de ces portraits gitans devenait sensible. Le romancero ne me quitta plus, j’en ai d’ailleurs toujours quatre éditions différentes, non pour le texte, puisqu’il demeure dans sa langue d’origine, mais pour l’appareil critique l’accompagnant et notamment les références plus ou moins précises aux notes et corrections apportées par Lorca au manuscrit original. Du lycée à l’université, ces poèmes restèrent à portée de mes mains en permanence, pour certains au fond de ma mémoire et j’eus une fois même l’opportunité d'en faire une étude plus approfondie sous la houlette d'un grand Monsieur, professeur et poète, hélas disparu.


  1. Dom Juan, Molière

Dom Juan c’est à la fois le Tenorio de Tirso et de Zorrilla, c’est aussi celui de Mozart et Da Ponte, mais c’est avant toute chose Philippe Jacquenot interprétant le rôle de Louis Jouvet (d’après les notes de ce dernier) expliquant à une de ses élèves de conservatoire comment interpréter le rôle d’Elvire. Nous avons dès lors tous rêvé en cette année de bac français de tomber sur cette tirade-là qui débutait ainsi : « Ne soyez point surpris, dom Juan, de me voir à cette heure et dans cet équipage(…) ». Ce fut un Dom Juan par Weber, sur scène avec Huster en Sganarelle inattendu, ce fut, plus tard, un trou de François Chaumette sur la scène du Français, à l’époque avec mes camarades de licence nous cherchions à nous remémorer et à faire le tour de tous les Don Juan recevables. Bien qu’éprise du Tartuffe et du Misanthrope, je ne saurais, le choix m’en fût-il donné, choisir d’autre pièce comme unique exemplaire de l’œuvre de Molière à conserver et à chérir.

Trop de plaisir à lire, relire, à haute voix parfois, ces répliques intemporelles et dont l’insolence ne prendra pas de rides. Si j’avais pu faire du théâtre, je me serais damnée pour être une fois, oh juste une fois, cette Elvire charmante d’instabilité et de feu.


  1. Sur les falaises de marbre, Ernst Jünger

Je ne m’y suis pas attaquée de ma propre initiative, ne connaissant de Jünger que le nom et me sentant jusque-là aucune curiosité pour le travail de cet auteur (encore un défaut de ce champ linguistico-culturel qui, comme vous l’avez déjà relevé, nous fait passer à côté de choses qui auraient sans doute su nous plaire en des moments donnés). Mais le verdict était sans appel, il « fallait » (je cite) avoir lu cet ouvrage précis. Je m’en procurai donc un exemplaire, en traînant des pieds en fille peu adepte des lectures « obligatoires ». Contrairement à mes appréhensions, que ne parvenait pas tout à fait à chasser la poésie du titre, j’entrai dans ce récit hors des temps et espace connus comme on entre au cœur de l’hiver dans une maison accueillante où attendent un bon feu et un breuvage bouillant et réconfortant. Moi qui craignais de ne pas retrouver mes marques en raison de ce fameux décalage, je me sentis pourtant en terrain familier. Je me pris au jeu de cette attente, de cette implacable vague de violence qui guette et se rapproche, la citadelle devenait mienne, j’en connaissais les rues et les moindres recoins. Je découvris avec surprise le contraste saisissant entre une appréhension culturelle – sans doute infondée mais il était difficile d’en juger a priori – et le sentiment déroutant de familiarité, ce dernier procuré par cette sensation de retour chez soi, d’une chaleur indéfinissable et sans doute ridicule pour autrui, en bref d’adéquation parfaite. Ce livre n’avait pu être écrit pour un autre lecteur que moi, tel est le sentiment qui s’installait au fil de ma lecture. Je lus d’autres ouvrages de Jünger, en appréciant le style au rasoir et les univers parfois improbables, mais aucun ne me procura ce sentiment d’appartenance à un même univers.


Luco

« Viens, il fait beau, autant réviser au Luxembourg ».

La demande était impérieuse, le demandeur irrésistible. Pourquoi s’obstiner à rester devant un café refroidi et un verre d’eau tiédi alors que le soleil faisait vibrer le bitume ? Ils ramassèrent leurs affaires et prirent la rue Saint-Jacques vers l’église éponyme. Pris dans la perspective de l’avenue de l’Observatoire, le Luxembourg et ses jardins retrouvaient une dimension royale qui se fondait dans les arbres de rue Médicis. Il marchait vite, toujours, le nez au vent et la cigarette en figure de proue. Elle tâchait d’adopter le même pas, plus difficilement, en raison de jambes moins longues forcément et d’une attitude moins altière. Elle avait pourtant motif à tirer orgueil de cette promenade au pas de cavalerie si l’on pouvait en juger d’après les regards envieux des filles agglutinées aux tables voisines, dans l’aire où se posait le regard du mâle ô combien séduisant et convoité qu’elle suivait désormais.

Elle avait fini par s’habituer aux amitiés féminines calculées de celles qui, par elle, pensaient attirer son attention à lui. Rien de bien nouveau. Depuis deux ans qu’ils ne se quittaient pas, sans pour autant donner le quelconque indice d’une intimité plus grande, les langues allaient bon train, les spéculations pleuvaient et les opérations commando destinées à savoir le fin mot de leur numéro de duettistes se multipliaient. L’avait-il noté ? Elle n’aurait su le dire. Peut être s’en amusait-il, sans doute s’en enorgueillissait-il aussi quelque peu. Cela ne changeait rien à l’ordre des choses. Quelqu’un la cherchait-il, il se voyait renvoyé vers lui, elle n’était jamais loin. Il en allait de même lorsqu’on demandait après lui, il ne devait pas s’être absenté bien longtemps puisqu’elle était encore là. Les envieux et les jaloux se moquaient en les traitant de siamois, d’association de malfaiteurs, tentaient de glisser de sournoises suspicions au détour de conversations, jaugeant leurs partiels, comparant leurs mentions. Mais tout glissait sur eux comme la pluie sur les plumes d’un colvert.

Ce que les gens savaient moins, c’est que leur complicité disparaissait avec le jour, hormis quelques coups de téléphone de-ci de-là, pour des questions pratiques. Une fois la studieuse journée terminée, chacun s’en retournait vers sa vie, parfois à l’issue de longues promenades emplies de palabres et de démonstrations spécieuses. En réalité, personne n’eût pu comprendre qu’un jeune homme et une jeune fille fussent capables de passer tant de temps ensemble, à étudier ou à bavarder tout simplement, sans qu’il y eût jamais le moindre geste intime. Alors plutôt que de s’épuiser en vaines dénégations quant à la liaison qu’on leur attribuait régulièrement, ils ne disaient rien, n’infirmaient ni ne confirmaient.

Cela leur donnait une liberté assez confortable en fin de compte, les mettant momentanément à l’abri des constants marivaudages, des psychodrames quotidiens, des surenchères de séduction - principalement féminines en raison de l’infime proportion masculine dans les rangs étudiants. Tous les garçons pouvant bénéficier d’un certain succès étaient, en effet, marqués au fer rouge ou avaient au cou la corde de bras amoureusement noués. Elle seule le savait le dernier à n’avoir aucun lien.

Certains camarades, un peu plus proches, un peu moins guidés par des hormones encore bouillonnantes des émois post-adolescents, savaient que leur relation était plus pragmatique et, en un sens, professionnelle que ne le supposait la vox populi. Ils s’accommodaient de leur singulier binôme non sans chercher parfois à s’immiscer, intrigués par la sérénité apparente qu’ils offraient comme un front lisse de toute ride.

La féminité incontournable, et pourtant mise en sourdine à force de travail, qui régnait en elle lui posait parfois la question de l’avenir de cette drôle de relation, chaque jour plus ancrée dans le platonique. Elle l’avait aidé à choisir des costumes, conseillé sur le port de chaussures élégantes, lui faisant inconsciemment partager les secrets d’éducation dans lesquels elle avait baigné et qui, pour lui, demeuraient étrangers et pourtant si désirés par un besoin de devenir autre. Il l’avait mise en garde contre la relation qu’elle avait entamée avec un de ses amis, extérieur à leur cercle estudiantin, Casanova donc beau parleur mais au charme inouï. Il avait même commis l’indélicatesse d’une ingérence, demandant à l’ami de bien vouloir mettre un terme à ce qui ne se pourrait finir qu’en catastrophe et justifiant son geste auprès d’un tiers d’un « elle sort d’une histoire difficile, je ne le laisserai pas lui faire de mal, ami ou non ». S’il avait su, alors qu’avoir mal était pourtant la dernière chose qui lui importait. Du moins cette histoire bancale avait-elle semblé consolider les barricades qui les tenaient à distance et confortaient leur association amicale.


Ils arrivèrent dans une allée à demi ombragée. Il alla chercher deux fauteuils métalliques et les mit face au banc, s’installa sur ce dernier en allongeant ses jambes en face de lui. Elle savait qu’il lui fallait poser la question directement, il avait éludé trop longtemps et le propos rapporté ne lui donnait qu’un amer début de réponse. Pourquoi diable s’était-il mêlé de sa vie sentimentale alors que leur accord tacite excluait ce sujet-là de leurs rapports ? Comment avait-il pu oser s’interposer, et cela même physiquement à une occasion, alors qu’elle n’eût jamais osé faire de même à son égard ?

Ils bavardaient de la probabilité qu’il y avait de tomber sur une question concernant le roman pastoral au XVIIème siècle, mais son esprit tournait et retournait la question en attendant le moment opportun.

Derrière eux les roues des poussettes faisaient crisser le sable caillouteux, des cris d'enfants ici, des rires d'adultes là ne parvenait même pas à perturber l'apparente sérénité de cette pause volée aux révisions

Agacée de voir les fenêtres se fermer les une après les autres à mesure que l’heure avançait et que leur discussion devenait plus technique, elle prit appui sur le bord du banc et commença à balancer sa chaise sur les pieds arrières, machinalement.

Une remarque sardonique sur le rôle du deus ex machina dans une pièce de Calderon la fit réagir un peu trop brusquement et alors qu’elle avait dans l’idée de se redresser et de le confronter enfin, sans sembler hors de propos, son fauteuil entama une longue chute vers l’arrière.

Temps interminable où l’équilibre précairement conservé grâce à une position encore intermédiaire se rompit avec lenteur. Le ralenti se déroula sans caméra, elle eut le temps de voir ses yeux s’écarquiller, ses bras se tendre vers les bords du fauteuil pour la retenir, mais rien ne pouvait plus empêcher la chute.

Elle se retrouva assise dans son fauteuil, comme si de rien n’était, à l’exception près que son dossier et sa tête étaient désormais en contact avec le sable clair de l’allée. Tâchant de conserver un semblant de dignité, elle bénit le ciel d’avoir mis des jeans ce jour-là, croisa les jambes comme si sa position n’avait rien d’extraordinaire, et voyant tout à coup son regard qui se penchait sur elle avec inquiétude, partit dans un fou-rire douloureux. Leur hilarité fut si violente qu’ils finirent à quatre pattes dans le sable, incapables de se redresser et de reprendre leur souffle.

Les lois de la gravitation avaient remis les choses en place. Leur complicité brillait soudainement d’un nouvel éclat et les questions conjoncturelles et superflues en fin de compte n’avaient, dès lors, plus lieu d’être. Pourquoi, finalement, poser une question qui appartenait plus à la curiosité des autres qu'à la sienne propre et faire vaciller ce qui était jusque-là si évident?

Trois mois plus tard, la jalousie possessive d’une blonde plus tenace que les autres sonna définitivement le glas de leur belle association.

mercredi 21 janvier 2009

Panem et circenses

Et voici qu'une voix anonyme (ou pas) se fait entendre au delà du silence prudent de la vox populi. Que réclame cette voix? Ce que toutes les voix ont réclamé depuis des siècles... Du divertissement. Panem et circenses, disait-on dans le rugissement des amphithéâtres romains, au mépris du prix à payer pour ceux à qui il incombait de donner à la foule son comptant de sensations.

Il est, certes, bien plus facile de dévider ses pensées ou ses humeurs au fil des pages que de revêtir une tenue de rétiaire ou, plus simplement, de se faire déchiqueter par un lion affamé en bon martyr qui se respecte.

Cela tombe bien, je n'avais nulle vocation à devenir une autre Blandine - quoique... on peut voir dans la réitérations de ses nombreux martyres inachevés et des aléas récurrents qui traversent mon existence, qui n'a pourtant rien de sainte, l'élaboration d'un pattern montrant la ténacité d'un Fatum un peu trop dévoué et l'entêtement avec lequel une gent féminine un brin exaltée se plaît à repousser invariablement les embûches qu'il lui tend.
(Si ma théorie ne tient pas alors c'est dit, Sainte Blandine et moi-même avons dû être maraboutées)


Il n'en demeure pas moins que ce cri résonne un peu comme celui de Shylock réclamant sa livre de chair ("
the pound of flesh which I demand of him is dearly bought; 'Tis mine and I will have it", TMoV, Act IV, sc. I) sans forcément songer aux conséquences de ce que cette exigence d'une dette absurde pourra bien avoir.

Car, au-delà du divertissement, il s'agit de se révéler, de se découvrir, et ce faisant, tout en livrant à qui de droit sa livre de chair sanglante et palpitante, révéler ce que l'on se refuse à dire.

Car tout vérité n'est pas bonne à dire, car l'intimité ne peut être que si on lui fixe des limites; car, enfin, tout le monde n'a pas en soi une veine exhibitionniste qui tend à livrer au premier péquin qui passe l'alpha et l'oméga de sa vie privée, intime, personnelle.

La franchise et la sincérité sont des qualités indéniables, et je me fais fort de les pratiquer autant que se peut faire. Mais les leçons tirées des jours passés m'ont appris à en définir des limites un peu plus exactes qu'elles ne le furent auparavant.

Si certains se complaisent à étaler leur vie dans ses moindres détails, sans songer que par là-même ils ne font que montrer une certaine forme d'indélicatesse envers ceux que cela peut toucher, libre à eux, je ne suis pas (ou plus) cliente. Je me refuse néanmoins à jouer ce jeu-là.

Ma vie, qu'elle se décline en solo ou en duo, n'a pas à recevoir l'approbation des yeux qui passent par hasard (ou pas), et je ne suis pas le Choderlos de Laclos du XXIe siècle. A bon entendeur (ou lecteur).


Je ne livrerai pas ma livre de chair à un marchand de pacotille, pas plus que je le livrerai mes chairs aux lions mais, ce faisant, n'épargnerai-je pas à l'un la mort qui ne peut que s'ensuivre et à l'autre le risque d'une damnation pour paganisme voyeuriste?


Je ne serai dès lors sans doute plus assez divertissante pour fournir matière à combler la longueur de cette année ascétique de lecture unique, je le crains. Y perdrai-je un lecteur, dont le compliment détourné m'a cependant touchée? Peut-être, mais j'y conserverai cette part de moi-même que nul ne m'a ôtée et que je m'enorgueillis de qualifier d'intégrité.

Ad nauseam

Ce matin, la tour Montparnasse est presque entièrement engloutie par une brume épaisse, qui n'est pas sans évoquer une menace de neige imminente.

Mon esprit trouve un écho sourd dans cette tête qui disparaît, dans cette impression vague et fumeuse d'un contrôle qui s'échappe.

Deux jours durant, je n'ai plus contrôlé les actes élémentaires de la vie quotidienne.
Deux jours durant
, le moindre geste évident m'est devenu rocher de Sisyphe.
La station debout, principe élémentaire de vie de l'homo erectus depuis la nuit des temps, m'était devenue intenable, et me jetait dans un vertige tourbillonnant finissant immanquablement par un contact brutal avec la moquette.
Le simple battement de mon coeur, condition sine qua non de mon état d'être vivant, connaissait des hoquets et des accélérations inquiétantes comme la vision d'un oiseau chassant en piqué pour ne se rétablir qu'à l'approche du sol, se crispant dans ma poitrine et s'affolant sous ma main portée là à grand peine.
Le seul acte de tenir m
es yeux ouverts m'occasionnait une brûlure que mes paupières brusquement rabattues ne pouvait rafraîchir.
Ma voix ne répondait plus à mes consignes maladroites, et se laissait aller à des gémissements animaux, des geignements indistincts.
Mon sommeil agité, sans laisse pour le retenir, produisait des chimères et des monstres aux étreintes terrifiantes.

Ce sont là les symptômes d'un état amoureux avancé, me direz-vous...

Oui, mais non.

Ce lundi soir j'ai partagé mon lit avec un de ses pics de maladie que l'on redoute tout en sachant qu'ils vous rattraperont un jour.
J'ai amoureusement enlacé les délires fiévreux d'un corps qui prend sa revanche s
ur la contrainte quotidienne qu'on lui impose.
J'ai déposé les armes d'un esprit qui perd le contrôle aux pieds de la faiblesse à l'état pur.

Mais, dans un mouvement de rébellion sans doute, mon esprit n'en a pas moins conservé l'idée de ce parallèle selon lequel l'amour et la maladie sont deux affections présentant les mêmes symptômes.

On peut lutter contre leurs manifestations, rejeter l'évidence de leur survenance, se déclarer totalement immune, on n'en est pas moins réduit, irrémédiablement, à cet état de faiblesse mentale, à cette absence de volonté qui, tout à coup, nous prive de bon sens et de la faculté d'a
ccomplir gratuitement et sur commande, les gestes les plus quotidiens. Dans les deux cas, ils imprègnent le moindre de vos actes, vous éloignent un instant du pragmatisme nécessaire à une vie sensée.

L'un comme l'autre sont difficiles à soigner, à moins d'avoir recours à des remèdes puissants, à la volonté propre de tourner la page sur ces moments d'oubli de soi ou de conscience trop marquée de soi, au déni de l'existence même d'une telle faiblesse.

Pourtant, il existe selon moi, une légère différence... On se remet bien plus facilement d'un amour qui s'efface que d'une grippe qui vous a miné.

lundi 5 janvier 2009

Hic et nunc

Les années se doivent-elles toujours de commencer avec des résolutions (bonnes de préférence) que l'on n'honorera majoritairement pas? Chaque année, dans les premières semaines de janvier, on ne peut converser avec quelqu'un sans qu'il affirme péremptoirement qu'il se livrera activement à telle ou telle activité, qu'il renoncera à Satan, à ses oeuvres et ses pompes, ainsi qu'à l'alcool passé minuit, au chocolat belge et à la cigarette, mais promis cette fois il le fera, il est bel et bien résolu à cela...
Moue dubitative.
Car on retrouvera le quidam en question quelques semaines plus tard vautré sur un sofa de boîte de nuit, arrachant son patch nicotistop d'un geste vengeur avant de se précipiter en bras de chemise sur un trottoir baignant de neige
fondue. Le refroidissement qui en suivra sera probablement soigné à coups répétés de grogs, pris sous une couette douillette en jonchant le sol de kleenex usés et de papier d'emballage des bouchées au gianduja d'une maison célèbre pour ses pralines calorifiques. Il va sans dire que cet état de santé fragile compromettra irrémédiablement le retour en salle de sport - "oh, je me sens si faible, je crois que je ne suis pas tout à fait guéri" - les promises virées dans les expositions qui se terminent - "attraper un chaud-froid, non mais tu n'y songes pas? C'est le risque avec tout ce monde qui s'y prend au dernier moment." - l'éventualité d'une excursion à la piscine - "Même avec un bonnet je suis bon pour la consomption".
Regard entendu.
De ce fait, je ne prendrai aucune résolution pour l'année à venir, pas même celle de remplir plus régulièrement ces pages. Je ne promettrai rien, ne renoncerai à rien, si ce n'est à m'abstenir de toute culpabilité noyée par une mauvaise foi galopante. Je ne ferai que ce qui doit être fait, comme ce doit être fait, et lorsque cela doit être fait. Que Dieu me savonne, mais cela ressemble presque à une résolution. Cette année qui commence n'en sera, en tout état de cause, que meilleure que la précédente et probablement moins bonne que celle qui la suivra. C'est ainsi lorsqu'on tire leçon des sages
ses antiques et que, contrairement à Orphée, on ne prend pas le risque de tout perdre par un malheureux regard en arrière. Je tirerai donc de 2008 les leçons qui me serviront à garder le cap en 2009, dans l'attente de ce que j'en tirerai pour 2010.



Ducunt volentem fata, nolentem trahunt.