La porte se referma avec le souffle pneumatique qui annonçait le redémarrage du bus. Ligne 38, quasi rectiligne, rapide, comme un trait de feutre traversant Paris du Sud au Nord, du Nord au Sud. Le lion de Bartholdi, la perspective de l'avenue de l'Observatoire avec, les jours ensoleillés, l'éclat diamantin du Sacré Coeur au loin, les grilles du Luxembourg, longées par les joggers plus vraiment matinaux, les dames à chiens et poches de plastique municipalement rendues obligatoires, les étudiants retardataires, les employés rejoignant leurs bureaux à contrecoeur. Rien ne la différenciait de ces derniers si ce n'est le plaisir de retrouver les murs de pierre derrière lesquels sa journée passerait.
Place de la Sorbonne, on avait volé l'Escholier pour y mettre un nouvel établissement, plus grand, plus tape-à-l'oeil. Les étudiants s'embourgeoisant n'auraient aucun souvenir des banquettes de moleskine orangées où s'étaient côtoyés leurs frères et soeurs, leurs pères et mères, leurs grands-parents peut être même. Qui se souviendrait ce matin-là des grommellements du serveur historique qui bougonnait derrière une moustache en brosse devant les commandes économiques de cafés allongés et de carafes d'eau, bus en plusieurs heures de palabres, de lectures en commun, de révisions interrompues et de mondes à défaire et à refaire? L'époque était aux jeans droits et classiques, aux vestes de costume empruntées à pères ou frères, aux vieux cartables en cuir, aux besaces débordant de livres, de notes hâtivement gribouillées en travers des tables étroites des amphis moins luxueux que le Richelieu, réservé aux grandes occasions ou aux grands professeurs.
On trouvait encore au coin des rues quelques-uns de ces étudiants intemporels, purs produits du Quartier Latin, générations spontanées aux reins assez solides pour supporter des heures durant les banquettes de bois centenaires des amphis, les chaises tressées des cafés du quartier, les bancs de pierre des interminables galeries traversant la Sorbonne, les marches de la cour d'honneur, les assises de métal repeint des allées du Luco où les beaux jours faisaient refleurir les lectures imposées. Le 38 continuait sa descente vers la Seine en donnant à entrevoir les thermes de Cluny, en faisant regretter l'absence du Café de Cluny à leur opposé, ses auvents au vert noble fleurdelisé, le souvenir de chocolats chauds pris dans la chaleur de ce cocon de bon ton en sortant de cours de maths. Le pont Saint-Michel, pris à pied ou vu du perchoir siglé RATP, appelait à grands cris les rendez vous de la place où trônait la fontaine à venir contempler les dentelles dorées de Notre Dame ou à pleurer la fin temporaire de la Samaritaine.
Elle descendait là, le même arrêt que durant les années de lycée, bien que déplacé un peu plus vers le fleuve pour laisser place aux camions de livraison importuns des mardis et vendredis matins. Le 38 repartait vers Châtelet, faisant vrombir son moteur écologiquement correct sous les fenêtres où s'agitaient déjà ses agents sans doute. Il passerait non loin du conservatoire des Arts et Métiers, du pendule de Foucault, qu'elle s'était souvent promis d'aller voir, en souvenir de la nuit passée à lire le livre éponyme du redoutable Eco, une nuit de fièvre ardente et hallucinatoire, dissimulant sa lecture vorace à l'abri de la porte bien close de la salle de bains - l'espace délatoire sous la porte masqué par une serviette de toilette roulée. Gare de l'Est et finalement Gare du Nord, quartiers où elle se rendait peu en fait, et le 38 reviendrait au coeur du Paris historique dans l'élan d'une nouvelle traversée.
Ce matin-là, elle regardait la page crème où elle notait fébrilement mille et un détails du quotidien des gens qui s'agitaient autour d'elle, méthodiquement, parce que cela peut toujours servir, sait-on jamais. Elle n'en ferait probablement pas grand chose de ces lignes parfois tremblantes griffonnées dans les cahots du bus, l'oreille à l'affût et l'oeil aux aguets. Une conversation amoureuse de sexagénaires en nouvelle vie qui virait au psychodrame pour un regard qui s'égare par la fenêtre, une plus si belle de nuit qui promène ses verres de soleil sous la pluie, un dialogue de lycéens préparant déjà le bac de juin prochain, les détails s'accumulaient au rythme des mélodies que déversaient ses écouteurs, bande originale d'un film chaque matin et chaque soir repris et dérushé sur papier vanille. Aucun mot ne lui venait pour le moment, le bus était quasiment vide, veille de week-end, mois d'août, tout jouait contre son avidité scripturale.
Ses yeux erraient donc de façades en porches, notant un mascaron ici, une courbe un peu plus marquée de pierre là. Sous couvert d'une feinte harmonie structurelle, le boulevard offrait dans sa partie haute un jeu des sept erreurs décuplé. L'arrêt un peu brutal lui fit lever les yeux au ciel. Derrière une mosaïque ordonnée de carrés entre véranda et bow-window, deux yeux agrippèrent les siens. Elle ne distinguait rien de précis, un dossier de fauteuil comme ceux que l'on trouve dans les chambres d'hôpital, une raideur dans le contour de la tête, seuls les yeux semblaient vivre dans ce visage flouté par les carreaux et par la distance. Le regard vrillait ses pupilles, comme la défiant de tourner la tête et de briser ainsi le contact. Ce regard contenait toute la force que niait la rigidité des traits estompés qui l'encadraient. Pour ce qu'elle pouvait en juger, donc bien peu, il s'agissait d'un homme âgé, souffrant d'une paralysie quelconque, para ou tétraplégique si la précision des termes pouvait apporter une once de réconfort, les cheveux se faisant rares blancs et convenablement arrangés sur le front. Le regard, lui, avait l'énergie d'un feu de broussaille, crépitait, se lançait chaque seconde plus haut, la tenait prisonnière, lui racontant l'époque où son maître n'aurait pas laissé un tel échange sans suite, une époque où le corps était vif et souple, où le bras savait incliner et cambrer la chute de reins des femmes, où d'une invite du bras, d'un frémissement du bassin, l'homme avait fait chavirer les jeunes femmes qui cherchaient un soupçon de frisson dans les bals.
Toute cette histoire se déroulait sur l'écran de sa rétine soumise au bon plaisir du vieil homme. La montée à bord du bus d'une personne en fauteuil roulant prolongeait l'échange. L'homme l'emmenait désormais sur un sentier de montagne qu'il gravissait sans faiblir, se retournant parfois pour moquer gentiment le groupe encore à la traîne, les pieds dans l'eau sur une grève avec des cris d'enfants et des bruits de généreuses éclaboussures, assis à la terrasse des Deux magots, se penchant pour offrir galamment du feu à une dame en chapeau lilas. Dans ce regard elle sentait toute la vie qui bouillonne et, quelque part dans un coin sombre, l'intense soulagement à l'idée que la mort, peut-être, viendrait ce jour-là. Elle offrait son regard en retour, comme une page blanche où s'inscrivaient les désirs d'une vie à l'imparfait, au passé pas si simple, où les doutes bousculaient les regrets et les joies tordaient le cou aux horreurs des époques de mitraille. Elle se donnait à ces yeux incandescents plus entièrement qu'elle ne se donnerait jamais à quiconque, intégral don de soi, impudique et secret à la fois, laissant ruisseler sous sa peau les frissons des images qu'elle recevait comme des caresses glacées.
Dans un hoquet et un sursaut, le 38 reprit vie et avança sur le boulevard. Leurs regards aimantés ne se lâchaient pourtant pas et quelques mètres encore elle en ressentit l'appel impérieux.
Sa journée fut traversée de souvenirs de cet échange singulier, elle demeurait ébahie de la force de l'impact qu'avait eu ce contact sur elle.
Le soir, elle regarda machinalement vers la fenêtre obscure mais nul regard ne l'attendait. Il était tard, l'homme devait dormir depuis longtemps.